The Young Gods : et la nuit est d’accord…

2010 : j’ai 38 ans.

Les Young Gods ont changé ma vie.

The Young Gods

REWIND

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1989 : j’ai 17 ans.

J’ai 17 ans, j’aime le punk rock, les Cramps, les guitares et les morceaux de 3 minutes qui ouvrent sur un « One, Two, Three, Four » pour vous fracasser les tympans.

Le format est connu, immuable, infini : guitare(s) / basse / batterie / chant. La martingale de l’infernal boucan.

Tout est bon tant que ça ne se l’envoie pas dire. La musique est orgasmanique (sic) ou n’est pas. Et pas question de venir me baratiner le contraire : j’ai 17 ans.

Et puis les Young Gods.

L'eau Rouge

« L’Eau Rouge ».

Dès la pochette, l’album inquiète.

J’ai acheté le truc à la demande d’un très proche copain féru de musiques peu ordinaires et pour les goûts duquel je n’ai qu’un poli dédain. De la pop de merde, de façon générale et pour résumer : j’ai 17 ans.

Stocker les disques acheté pour un ami sans les écouter serait une offense à l’amitié.

J’écoute.

J’entends ceci :

[audio:http://www.shotbybothsides.org/wp-content/files/YG-144.mp3]

Ce son massif.

La puissance de la cavalcade est inconcevable. Les mots seuls ne peuvent transcrire ça. Ecoutez.

Des textures qui transpercent la rythmique, des envolées samplées (Dieu, ce mot n’existait qu’à peine).

Des guitares ? Oui. Non. Peut-être. Qu’importe.

Ce son massif.

Un bloc de glace en fusion.

Industriel ? Expérimental ? Electronique ?

Je n’en sais rien. J’ai 17 ans. Je ne comprend pas. Et j’écoute. Je réécoute. Encore. Encore. Encore.

Vertige. L’effondrement des imbéciles certitudes ne tardera guère.

En 1989, cette musique ne ressemble à aucune autre. En 1989, cette musique est une révélation.

Et cette voix : gutturale, monocorde, incandescente. La voix d’un homme qui brûle.

Cette voix qui chante des paroles pointillistes, dont on se gausserait volontiers chez d’autres, qui enfle, enfle encore, hurle, se consume.

Et personne ne se gausse.

La voix de Franz Treichler. L’impensable voix de Franz Treichler.

Ma rencontre avec les Young Gods : 21 ans déjà.

Le temps ne détruit pas tout.

Et la nuit est d’accord.

FAST FORWARD

1991 : j’ai 19 ans.

Les Young Gods sortent « TV Sky ».

L’album est un sommet. Tout y est miracle sonore. Tout y est chef d’oeuvre inédit.

La production de Roli Mosimann achève de mettre les sorciers du son à genoux et le monde tremble.

TV Sky

Les Young Gods ont le monde a leur pieds. Ils s’en moquent.

L’album se conclut sur ceci :

[audio:http://www.shotbybothsides.org/wp-content/files/YG-146.mp3]

« Summer Eyes », ou les Young Gods à leur apogée. 19 minutes et 56 secondes. Un éternité. Un chef d’oeuvre. Pièce unique, maîtresse. Le morceau que ces benêts  de Doors n’ont jamais réussi à écrire.

J’ai 19 ans et je comprends enfin que la musique peut exister au delà de trois minutes.

Les mots seuls ne peuvent transcrire ça. Ecoutez.

Et ma vie change encore.

Et la nuit est d’accord.

Fast Forward

1992 : j’ai 20 ans.

Pour la première fois, j’assiste à un concert des Young Gods. La salle est pleine, Je suis accompagné. Une bande.

J’ai 20 ans : je suis boursouflé de suffisance.

Police du goût. Observons tes disques pour mieux te dédaigner.

Je cache mon impatience sous les dehors glacés du déjà blasé : j’ai 20 ans.

Les Young Gods sont suisses. Il est d’usage de se foutre royalement des groupes suisses. Un groupe suisse, c’est comme, euh…, un film autrichien, par exemple : susciter un intérêt poli relève de l’exploit. Je ne souris pas. J’attends mes messies.

Lorsque les Young Gods s’emparent d’une scène, « intérêt poli » ne vous vient pas à l’esprit.

Un clavier. Une batterie surélevée. Un étrange pied de micro. Le noir se fait. C’était il y a 18 ans et j’en frissonne encore.

Des vagues sonores d’origine inconnue. Chez les Young Gods, le son est une matière malléable à l’infini. Plus tard je connaitrai certains secrets d’Al Comet : sampler ses propres guitares, sa basse, puis tout malaxer, cueillir des textures, les empiler…

Des vagues. Des tsunamis.

Dans le noir total le silence est assourdissant. L’attente, l’interminable attente. Cet étrange pied de micro, trônant seul.

Puis ceci, en ouverture :

[audio:http://www.shotbybothsides.org/wp-content/files/YG-145.mp3]

Le pied de micro s’éclaire et l’on comprend enfin son étrange forme : la base est constituée d’un projecteur d’environ 10 000 watts (exagérez, il en restera toujours quelque chose) diffusant un halo vers le public.

Une arme, quasi.

Stroboscopes.

Ce son énorme.

Ce son ENORME.

CE SON ENORME.

CE SON ENORME.

Les mots seuls ne peuvent transcrire ça. Ecoutez.

Un rouleau compresseur.

Et Franz Treichler. L’impensable Franz Treichler.

Franz Treichler

Franz Treichler incarne la transe et les Young Gods sont des Dieux. Franz Treichler se fracasse les genoux à terre, invoque, lève les bras aux ciel, convoque les esprits. Franz Treichler dirige les 10 000 watts de son halo vers les cieux.

Une ombre. Un shaman.

Vas te rhabiller Jim Morisson. Aimable plaisantin.

Des guitares samplées, triturées, recrachées. Des textures venues de nulle part. Rien n’existait avant ces gens.

Ce halo.

Apocalypse, maintenant.

Les Dieux ne font pas de quartier, demandez aux grecs.

La preuve :

[audio:http://www.shotbybothsides.org/wp-content/files/YG-147.mp3]

Ce son qui vous met à terre. Climax. Ce « Dame Chance ». Interminable climax.

Les mots seuls ne peuvent transcrire ça. Ecoutez.

Plus tard, je recollerai ma mâchoire. tombée pendant ce concert. LE concert.

Je n’ai pas dû bouger d’un millimètre. Catatonie. J’étais ailleurs. Loin, très loin, pendant que ma vie changeait à jamais.

Fast Forward

2010 : j’ai 38 ans.

Les Young Gods n’ont jamais eu la carrière qui leur tendait les bras. Peu importe. Certains savent.

Quelques albums d’ambiance plus tard, les Dieux sont redescendus, devenus des êtres humains. D’autres dieux moins majuscules sont apparus. De brillants suiveurs, parfois. J’ai découvert l’album de reprises de Kurt Weill. J’ai découvert Kurt Weill au passage.

[audio:http://www.shotbybothsides.org/wp-content/files/YG-148.mp3]

La musique est une éternelle surprise.

J’écoute « L’Eau Rouge » en tapant ces mots et je revois l’ombre de Franz Treichler, toute en syncope, invoquant des esprits que lui seul voyait.

Le temps ne détruit pas tout.

J’ai 38 ans et je le sais : les Dieux sont immortels.

Et la nuit est d’accord.

Ne cherchez pas les Dieux, il sont là : http://www.younggods.com

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