The Sound – From The Lions Mouth (Les Cultissimes Oubliés #15)

The Sound

Je me suis laissé avoir un jour de printemps. Peu après, je devais repenser à ce jour avec une incrédulité amusée. Je me sentais comme ces premiers pionniers, qui, brusquement pusillanimes, ne peuvent parfois aller plus loin. La pochette ocre parcheminée que je tenais entre les doigts ne m’appelait pas, elle me criait des paroles muettes et inconnues pour m’induire en erreur, me demandait de la reposer dans un coin et l’oublier. Je traînais ce disque longtemps derrière moi, une ombre à peine présente dans ma discothèque. Je connaissais son histoire, je connaissais chaque strophe sans les avoir jamais écoutées, je savais que ce disque c’était moi. Un moi que je n’aimais pas, un moi que je tentais de fuir dans les volutes grises d’une tristesse infinie. Pourtant, je l’ai fait.

From The Lions Mouth, 1983

Un jour, en proie à une insouciance et une joie sans borne, j’ai défié la pochette et son disque. J’ai posé une première fois la mince galette noire et Winning, dans sa rythmique parfaite, m’emprisonna à jamais. Je me suis traîné sans égard sur le sol de ma chambre à rattraper cette pochette qui avait glissé là où il ne fallait pas. Je défiais du regard Adrian Borland sous le regard impassible de la porcelaine et l’acier de ma salle de bains. Je me réveillais un jour protestant en ce pays, prêt à en découdre avec tous ces hérétiques, attiré par les flammes incandescentes d’un The Fire. Je l’ai écouté un jour de grande solitude allongé sur la petite table de ma cuisine, entre les miettes et les verres sales. Je plongeais en apnée dans un nouvel âge noir et repoussais de mes mains ces quelques mots courageux qui m’auraient certainement conduit en lieu et place sûrs. J’étais à la fois, hilare et scandalisé, prêt à en découdre aussi bien avec les parcs venteux, les champs herbeux, les couloirs de bus bondés, à grimper sur les palissades mal entretenues. J’envisageais même un temps donné, pendant une courte période confuse, à m’enfuir avec moi-même, dans un total abandon nihiliste. Je le fis, oui. Je le fis dans le silence de ma chambre. Et depuis cet instant, je n’ai jamais cessé de prier que le jour, où j’ai gagné le coeur de From The Lion’s Mouth, ne se prolonge, prolonge jusqu’à ce que finalement, je subisse chacune des quarante-cinq minutes et trente secondes dans un jour sans fin, dans les affres de la béatitude. Oui, un jour de printemps, je me suis laissé avoir, comme pour me rassurer que je pouvais encore respirer mon odeur, m’entendre, me toucher et projeter mon ombre sur un mur.

[A écouter]

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