The Name of This Artist is… Solomon Burke

The Name of This Artist is... Solomon Burke (crédit photo Kmeron)

Solomon Burke (1940-2010)

A vrai, tout le monde t’avait oublié. Moi-même, je l’avoue,  jusqu’à l’annonce de ta mort hier, je ne t’avais plus écouté depuis un moment. Ce long moment pourrait certainement même se traduire en années. Je vais être franc avec toi, mon cher Solomon, je m’en foutais de ta musique, de ton engagement politique auprès de Martin et le fait que Mick Jagger mouillait son slip lorsqu’il mentionnait ton nom. Oui, tu n’as jamais fait partie de mon paysage musical. Cry to Me ne m’a jamais fait vibrer et je considère le Everybody Needs Somebody To Love comme une aimable musette que les DJ fatigués sortent de leur bac lorsqu’ils sont à court d’idées. Hier, certains ont pris une mine affectée à l’annonce de ta mort. Haaaa ces regards tristes, ce verbe hésitant, ces oreilles en berne, tu es mort ! Il faut croire que seul le décès révèle en nous un soudain amour immodéré pour la musique des disparus. L’âme humaine est devenue ainsi faite que l’on se préoccupe plus de nos morts soudains que des vivants mille fois oubliés. Malheureusement, tu as eu le mauvais goût de mourir le week-end de la commémoration d’un grand disparu, John Lennon, ce qui me fait penser que notre civilisation sent de plus en plus le sapin et l’embaumement. La bandelette sera demain le genre humain et la tombe, son chant mortifère.

Que restera-t-il de ta musique dans quelques années, mon cher Solomon ? Sera-t-elle reprise dans ces compilations qui fleurent bon les années 60 ? Ad nauseam, ad libitum ? Aura-t-on le droit à une manifestation spontanée de nos jeunes, mimant les Blues Brothers dans la rue, sur Everybody ? Aura-t-on le droit à des obsèques nationales ? A une larmichette de Brooke Shields ? Non, tu n’auras le droit à rien de tout cela, seulement à des papiers dithyrambiques sur ta longue et belle carrière, dont tout le monde se fichait cinq minutes avant l’annonce de ton décès. Je te fiche mon billet que beaucoup  ne se rappelait même plus les titres de tes deux grands succès. Entre nous, je préfère le silence interrogateur de certains que le verbe hautement hypocrite des autres. La sincérité est, de nos jours, à ce prix. Peu savent aussi que lors de ton grand retour en 2002, tu donnas peut-être le plus grand concert de tous les temps : toi assis au milieu de la scène, dans une hermine, entouré de ta famille et le public, ce public qui t’aimait tant, qui prit le pouvoir en décidant de ce que tu allais chanter. On a dit que ce soir-là, le public entra en transe et fit cause commune avec toi, comme jamais. Aujourd’hui, eux sont réellement tristes ; tu peux oublier les autres, nous oublier.

Mais revenons à notre histoire qui n’en est pas une. Toi, moi. Dans le blanc des yeux. C’est une histoire d’infraction, en fait. En dehors de tes grands classiques, que tout être sensé musicalement connaît, nos chemins se sont croisés un jour de 2003, lorsque j’ai ramené sous le bras ton nouvel album, Don’t Give Up On Me. Mais tu restas longtemps sous cellophane, petit disque oublié dans le rayon « A écouter » de ma discothèque. Je ne t’ai découvert que des mois après. Et avouons-le, je devins aussi con que Mick Jagger en tombant sous le charme de ton phrasé. D’ailleurs, franchement, comment peut-on rester insensible à ta voix ? C’est humainement impossible. Comment ne peut-on pas succomber à celle-ci, légèrement éraillée sur Diamond In Your Mind et pourtant si profonde et si émouvante ? Je voyais le fantôme de Louis Armstrong au dessus de ton épaule, le sourire aux lèvres, ce sourire figé à jamais dans la mémoire collective, dodelinant doucement de la tête. Don’t Give Up On Me invite à son chevet tous les grands disparus : Marvin, Sam, Otis, Curtis se penchent tous, tour à tour, au-dessus du berceau de cet album. Est-ce une illusion musicale ou le reflet de nos âmes ? Mais ce disque est peut-être la meilleure synthèse de toute la Soul des années 60, laissant sur le côté définitivement le Rythm and Blues bling-bling. Ou bien, est-ce le meilleur disque de blues de ce début de décennie ?

Entre temps, Isaac, James et Michael sont venus grossir les rangs, puis toi. Lorsqu’on regarde dans le rétroviseur, on se dit que ces années 60 n’en finissent pas de mourir. On a déjà tué son esprit, on piétine ses idées et la vie nous enlève, un par un, ses plus grands représentants. Mais en ce qui nous concerne, je veux réparer un oubli : oui, tu n’as jamais fait partie de mon univers musical et oui, je connais mal encore ta musique mais m’est-il permis de réparer cet oubli, aujourd’hui ?

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