The name of this artist is… Andy Partridge

Abdy Partridge

 

La photo, déchirée grossièrement dans le NME, avait quelque peu jauni. Je devais avoir 16 ans la première fois que je l’ai punaisée au mur de ma chambre, au pensionnat. Coincé dans une prison aux confins de la Bourgogne, j’eus de la chance d’avoir comme camarade de chambrée, un type aussi instable que moi, qui préférait se les geler sur le toit du pensionnat pour fumer ses joints et écouter de la bonne musique, que de s’en priver. Ne pouvant emmener avec moi mes quelques vinyles, j’avais squatté l’été précédent la chaîne HI-FI de mon père, pour m’enregistrer sur K7, les quelques albums qui m’accompagneraient dans cette longue et douloureuse traversée scolaire. J’ai toujours béni l’invention du walkman. Ecouter sa musique n’importe où et à peu de frais m’avait sauvé parfois d’un ennui profond. Cette année-là, j’avais donc emporté deux/trois K7 d’XTC et cette photo. Elle, je l’ai perdue ou envoyée à la poubelle et les K7 ont dû finir au cimetière des petites bandes qu’on rembobine malencontreusement avec un crayon.

Durant deux ans, ta photo, mon cher Andy, égaya mon coin de mur blanc. Dans mes souvenirs, tu faisais une drôle de tête. Le regard amusé, on aurait dit que tu venais de raconter une bonne blague. Tu incarnais une certaine idée de la trentaine bien portante, avec suffisamment de recul et d’ironie pour je m’y retrouve totalement. Grâce à toi, je pouvais siffloter et enchaîner, sans aucune honte, mon Minor Threat et mon XTC, tandis que mes congénères français suaient péniblement sur leur Téléphone. Tu fus longtemps mon alibi pop, le seul que je pouvais écouter sans faire la grimace au bout de deux minutes. Confusément, je trouvais qu’entre XTC et Television, il y avait une communauté d’esprit. Mon caractère musical encore en devenir se façonnait ainsi, en m’imaginant marcher sur les « Pavements of Gold avec l’aide » du Sgt Rock.

Et dire que ces souvenirs, même les plus refoulées, ne tiennent parfois qu’à cette photo…

 

Tranquillement, Andy Partridge s’achemine vers ses 60 ans. Aura-t-il ce regard débonnaire, un peu comme moi, sur sa carrière ? Lui qu’on a toujours senti un peu à vif dès qu’il s’agissait de reconnaissance, un peu jaloux lorsque la lumière ne s’éternisait pas sur lui. Pourtant, en concert ou sur photo, rien ne laisse transparaître une âme tourmentée, tout juste dénote-t-on une certaine morgue dans le port, dans sa façon de regarder l’objectif. L’histoire retiendra que les deux premiers succès de ton groupe, XTC, ne furent pas de ton fait, mais de ton comparse et néanmoins ami Colin Moulding. Le moins prolixe des deux attire l’oreille du grand public avec le premier succès du groupe, le single Life Begins At The Hop puis une année plus tard, l’inénarrable Making Plans For Nigel. Toi, il faudra que tu attendes Towers of London pour voir un de tes titres entrer dans les charts et que tu remettes définitivement les pendules à l’heure avec Senses Working Overtime, le plus gros succès commercial du groupe. Oui, mais l’histoire et le public retiendront Making Plans… Démontrant par là qu’un arbre peut parfaitement cacher la forêt, pendant des années. En as-tu conçu un quelconque remord ? On peut le penser lorsqu’on sait que par exemple, tu ressortis sur ton label Ape des démos de XTC sans y inclure un seul morceau du bassiste. Ta vision du groupe, c’est toi et uniquement toi.

Andy Partridge est le prototype même du faux-ami. XTC, c’est lui et on peut difficilement déroger à cette vision des choses. Le plus fin songwriter anglais, avec Elvis Costello, de ces 30 dernières années, est cependant le plus mal connu de la sphère musicale anglaise. Peu savent que l’artisan du son et de l’image de XTC est un perfectionniste. Un homme aux nerfs suffisamment à vif pour remettre en cause la production de Todd Rundgren sur Skylarking, de louper le coche du succès commercial par deux fois en étant évincer de la production du Modern Life is Rubbish de Blur ou en voulant négocier ta participation à la bande originale de la production Disney James and the Giant Peach, ils te préfèreront Randy Newman. Et puis il y a cette collaboration avec Brian Wilson, qu’on attend toujours.

 

C’est ainsi, tu es connu pour ton obsession du contrôle, jusque dans les pochettes d’XTC. En dehors du second album Go 2, sur lequel tu as laissé libre-cours à l’imagination du collectif Hipgnosis, tu as conçu chacune des onze pochettes restantes. Mais étrangement, ce n’est pas cette manie que l’on retiendra de toi. De même on ne te tiendra pas trop rigueur d’avoir rendu invisible XTC aux yeux du public, en refusant de monter sur scène, à partir de 1982. Elle te rendait physiquement malade, elle t’a rendu accro’ au valium, addiction dont tu mettras treize ans à te remettre. La lumière, tu aurais bien voulu l’accrocher naturellement, ne pas faire trop d’efforts. Mais, malgré toi, il te faudra endosser l’habit du poète maudit, de l’artisan de l’ombre et du doute… Ce doute qui t’assaille lorsque tu écris Dear God, cette chanson si particulière et si à part. Dear God, chanson qui aurait dû rester dans un tiroir et ne jamais être enregistrée car tu ne la “sentais” pas : elle te mettait à nue, trop sous le feu de la lumière. Tu y chantais ton rapport à Dieu, ta profonde désaffection envers un être désincarné en qui tu voyais tous les maux du genre humain, tu lui écrivais une lettre dont tu savais qu’elle te reviendrait avec la mention “No such address” . Chanson à la fois naïve et ironique d’un homme que l’on jugeait à tort trop sage. Dear God, qui ne devait même pas figurer sur l’album Skylarking. Dear God, que certains disquaires refusèrent de vendre par peur de représailles religieuses. Dear God ou comment signer en trois minutes et trente-six secondes, un hymne pop-punk, qui sera volontiers repris en choeur plus tard, dans quelques chaumières.

XTC est une des plus belles aventures pop de ces 30 dernières années. Et lorsqu’en 2005, tu annonças la fin définitive du groupe, nous autres fans étions déjà en retrait. Depuis le jour, où l’homme de l’ombre, l’indispensable Dave Gregory, avait décidé de ne plus être de la partie car en total désaccord avec la direction musicale prise sur Apple Venus Volume 1, nous doutions de l’avenir du groupe. Même si tout reposait sur votre duo, à Moulding et toi, nous étions persuadés que l’apport au groupe de votre guitariste était trop important pour s’en séparer. Par son sens de l’orchestration et son jeu de guitare très personnel, il permit au son de prendre suffisament d’air et de hauteur. Et puis, avoue-le, la technique parfaite de Gregory te piqua suffisamment pour que toi, l’autre guitariste, sentisse des ailes te pousser. Tu fus meilleur musicien et compositeur à son contact. Alors pourquoi s’être séparé de lui ? Ça restera un mystère pour nous, mais sonnera effectivement le glas de XTC, comme nous l’avions plus ou moins dit à voix basse.

Aussi étrange que ça puisse paraître, lorsque j’écoute dans l’ordre vos douze albums et la très drôle parenthèse Dukes of Stratosphear, je pense naturellement à cette époque qui vous a vu naître. En plein mouvement punk, vous n’auriez jamais dû éclore. Trop pop, trop funk, trop trop, vous aviez tout pour devenir les parfaits vilains petits canards, le bouc-émissaire parfait pour des punks en quête de sécheresse et de bruit blanc. J’imaginais facilement mes congénères vous taillader vos chemises trop propres et ébouriffer définitivement vos coiffures pop-hippies. Pas assez sales, mes amis. Sans vous revendiquer de cette scène dont vous n’avez piqué que l’incroyable énergie libératoire, votre coté vaguement arty et l’ironie sous-jacente de toutes vos chansons vous donnèrent une assise post-punk, quasi-respectable. Dans cette énorme marmite musicale bouillonnante qu’était la scène anglaise de la fin des années 70, le vilain petit canard put s’exprimer totalement et librement. Premier album White Music et première interdiction d’antenne pour le simple Statue of Liberty. Punk is Dead, murmurait-on alors, oui mais son esprit perdurait. Il est d’ailleurs assez saisissant qu’il ait trouvé peut-être refuge dans le genre le plus opposé qui soit, la pop et ce, le temps de douze albums.

Andy Partridge aura 60 ans dans trois ans. Je suppose qu’à cet âge, on porte un regard plus serein sur sa vie, on commence peut-être à faire des bilans, à mesurer ce que l’on laissera sur terre. Depuis la fin officielle de XTC, il aura eu le temps de se brouiller avec son ami de toujours, Colin Moulding et de se réconcilier peu à peu avec lui. L’une des plus belles pages pop de l’histoire musicale anglaise a failli se terminer comme toutes les autres, dans la colère et la rancoeur. Mais non pas cette fois-ci, le coeur aura eu raison de cette fin prédestinée. Il est peut-être un homme fier mais il sait qu’il doit ses plus belles années de musicien à son autre moi. Retravailleront-ils ensemble ? Je ne pense pas, ou peut-être faudra-t-il leur écrire cette lettre ?

Dear XTC,
Hope you got the letter and
I pray you can make it better down here
I don’t mean a big reduction in the price of beer
But all the people you pleased
See them thirsty at your feet ‘cause they don’t
Get enough from you.
I can believe in you.

 

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