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The Dirtbombs – Ultraglide In Black (Les Cultissimes Oubliés #5)

The Dirtbombs

 

Si la ville pouvait devenir une énorme balafre, elle ressemblerait à Detroit. L’antre de la sueur et de l’huile de coude est devenu, en l’espace de quelques années, une grande ville de la souffrance, un no man’s land où les ruines se disputent aux ruines. Se promener aujourd’hui dans la Grande Cité de l’automobile relève du cauchemar éveillé. Il y a trois ans, je me demandais si Detroit ne préfigurait pas le futur des villes américaines, lessivées par les différentes crises économiques et un néo-libéralisme effréné. Pouvions-nous imaginer un jour que cette ville, berceau de la Motown, allait sombrer ainsi dans la décrépitude ? Nous avons tous été un jour un habitant de cette ville du Michigan, car elle fut le creuset de différents courants musicaux. Oublions un instant la Motown et penchons-nous sur ces genres que furent le proto-punk, lehardcore et la techno. Detroit fut la ville speed par excellence, vivant sur courant alternatif 7 j sur 7, 24h sur 24. Est-il étonnant de penser qu’elle a complètement disjoncté un jour, laissant sur le carreau, une génération de fans de musique ?

Je n’ai jamais aimé le MC5, j’ai toujours préféré la radicalité cynique des Stooges. La techno fut pour moi longtemps un grand point d’interrogation jusqu’au jour où je suis tombé sur la bonne personne au bon moment. Je ne suis pas tombé dedans comme d’autres, j’en étais resté aux guitares et aux orgues qui suintent la mauvaise foi, salissent durablement vos fonds de jean. Detroit a toujours été pour moi la ville des enragés, de ceux qui brandissent volontiers le poing et partagent leurs rages avec une six cordes, une poignée de paroles, le tout suffisamment électrifié pour faire sauter une centrale électrique, si nécessaire. Aussi lorsqu’en 2001, la légende locale Mick Collins déboule avec son nouveau groupe The Dirtbombs et un album de reprises aux allures de rodéo violent, j’oubliais un instant que la scène rock de la Motor City se résumait à ce moment précis aux premiers albums des White Stripes ; on pouvait siffloter encore Hotel Yorba sans se prendre le melon de Jack White dans la tronche et regarder dans la glace arrière pour se souvenir des fous furieux du Do It Yourself que la ville avait enfantés. Je me suis aussi vaguement souvenu alors que Touch and Go Records venait faire souvent son marché sur place.

 

The Dirtbombs - Ultraglide in Black

The Dirtbombs - Ultraglide in Black, 2001

 

Lorsque déboula donc sans crier gare cette petite galette au nom criard Ultraglide in Black, je n’imaginais pas que Curtis Maylfield, Marvin Gaye, Barry White et Smokey Robinson allaient passer en mode essorage, bien rincés de la fibre. Mick Collins et ses compères mettent le feu à des morceaux qui n’en demandaient pas tant. Ainsi le Got To Give It Up de Marvin Gaye devient entre les mains des Dirtbombs un morceau raide comme une trique. Il faut se souvenir déjà de l’interprétation de Marvin Gaye, langoureuse et sexy, séductrice au diable. La moulinette garage punk de Collins n’enlève rien à l’atmosphère moite du morceau, mais au contraire la sublime. Le ton était d’entrée donné avec cette reprise de JJ Barnes, le très racé Chains of Love, un hit mineur de l’écurie Motown. Collins rend hommage à sa ville, à la Motor City, celle qui fit rêver une génération de gamins en dynamitant volontiers les pépites oubliées de quelques grands noms de la soul et du funk. Seule la reprise de Phil Lynott peut paraître incongrue, mais ce Ode To A Black Man retrouve avec la voix Collins une rage rock sans précédent et si vous n’avez jamais entendu un harmonica hurler aussi violemment, tenez-vous pour le dire, c’est sur ce morceau que vous l’écouterez.

La voix soul de Mick Collins habille et habite les treize morceaux de cet album de reprises. Tout est ici absolument parfait et tout fan de rock se doit avoir ce disque dans sa discographie, bel hommage, à peine voilé, à la tradition rock de Detroit. Du fuzz, un son d’orgue bien vintage le tout accompagné par deux basses et deux batteries donnent le ton détonant d’un son résolument garage.

Ville blessée, le feu a toujours couvé à Detroit et il a suffit d’une étincelle pour qu’elle s’embrase parfois, ce disque en est le symbole, un matériel hautement inflammable.

[A écouter]

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