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Sham 69, de ces groupes qui font les hommes
Ça va faire un peu plus d’un an que je côtoie virtuellement Benjamin de Playlist Society. Dire que le début de notre relation fut tumultueuse est un doux euphémisme. Nous étions rarement d’accord dans la façon d’aborder la musique sur un blog et avons eu quelques échanges vigoureux. Mais de semaine en semaine, j’ai découvert un gars sincère qui a une véritable passion pour la musique, essaie de la faire partager quotidiennement sur son site avec une rare énergie et surtout sait dialoguer avec les autres. Et puis, nous avons cette même passion commune pour le punk et donc forcément, ça nous a rapproché. C’est donc naturellement que, dans le cadre des Vases Communicants, nous nous sommes respectivement invités sur nos blogs. Vous retrouverez ma chronique de Pye Corner Audio Transcription Service sur Playlist Society.
La même histoire se répète sans fin : les mouvements auxquels on tient et les positions auxquelles on croit, finissent toujours par nous échapper ; récupérés, torturés puis transformés, ils deviennent alors des objets de divertissement de gens qui nous toisent du regard. On les regarde nous traiter d’égoïstes et continuer leur route sans nous ; on sert les dents et on se tait. Je sais combien il ne faut pas considérer les choses comme immortelles, combien le changement et les perpétuelles transmutations devraient nous satisfaire mais voir ce cirque se perpétuer sans fin, se renouveler éternellement, laisse un goût amer dans la bouche.
Tout est récupéré, il ne reste plus que des photos dont on ne sait si elles ont été décolorées par des bandits ou jaunies par le temps. Je regarde ce cliché de Sham 69 et le mélange de conviction et de frilosité que dégage le groupe me rappelle l’essentiel : seule l’honnêteté peut permettre d’accepter le changement comme une évolution et non comme une rupture opportune. Alors moi aussi, je pose la question : What have we got ? Nous marchons encore dans la rue, mais ça ne sert plus à rien.
Parallèlement à Minor Threat et au Straight Edge, Sham 69 fut pour moi le côté tranchant du couteau ; non pas un couteau à la lame aiguisée, non pas une arme offensive mais juste un couteau de survie, le premier élément d’un kit beaucoup plus complet.
Il fallait voir ce farm boy de Jimmy Pursey, qui, à peine plongé dans le cambouis de la grisaille industrielle, tenait déjà le micro de la scène du Roxy et qui, le regard vide et insondable, haranguait la foule avec des mots fédérateurs et un chant hargneux qui transformaient alors la fosse en péplum. La working class prenait le pouvoir, on fermait les écoles d’art et les fils de diplomates vacillaient de peur d’être détrônés. Le punk ne serait pas un « mouvement artistique » mais juste un cri incontrôlé, un hymne qui vient d’en bas et qui, relayé par les hooligans, remonte le long des tribunes de stades.
Tout aurait pu se construire à partir de là, mais une fois de plus il fallu composer avec la récupération et, qui plus est, pas forcément celle qu’on croit. Sham 69 aurait pu être rattrapé par le système (et c’était peut-être au fond ce qu’ils souhaitaient) mais celui-ci ne voulait pas d’eux : ils n’étaient que des indésirables qui venaient marcher sur les plates-bandes de ceux qui conceptualisent. Apolitiques, dénués de message, moins engagés que les Clash et moins subversifs que les Sex Pistols (avec qui une fusion sera néanmoins tentée sous le nom de Sham Pistols), ils n’intéressaient pas suffisamment les médias. Ils combattaient les cases et ceux qui en dessinaient les contours, ils ne voulaient pas être punk parce qu’être punk, c’était déjà accepter d’appartenir à une caste, c’était se coller une étiquette sur le front en remerciant bien poliment les élites. Et surtout Jimmy Pursey vomissait la « récupération », il savait où cela menait ; et à la vitesse à laquelle le look punk apparut, accompagné de sa panoplie de comportements sociaux définis, il eut bien des occasions d’être malade.
Le truc de Sham 69, c’était de ne jamais faire semblant, de ne jamais se forcer, de ne jamais faire un putain de show prémédité. Si ça ne venait pas (et il y a toujours des soirs où ça ne vient pas) ils préféraient donner un concert qui jouerait en défaveur de leur réputation plutôt que de s’abaisser au mensonge. Cruelle ironie : alors que leur simple existence suffisait à démasquer les facéties de ceux qui se « revendiquaient » punk, ils étaient rejetés par le mouvement. Non on ne rigole pas avec ceux qui n’abordent pas les nouveaux codes ! Tout cela en arrivait à un point où Jimmy Pursey était même écœuré lorsqu’il entendait certains se vanter d’avoir quitté à temps le mouvement et d’avoir évité la récupération, comme si le punk était juste un choix, une tendance en face de laquelle il fallait se positionner. Quel que soit l’angle d’attaque, le papier allait jaunir et perdre ses couleurs.
Malheureusement, cette rébellion par la sincérité et cette condamnation du cirque portées par ce groupe punk braillard issu de la working class firent de Sham 69 une proie facile pour les skinheads d’extrême-droite qui voyaient en lui un étendard ayant une vraie aura nationale. Alors que le Oï drainait normalement des skinheads de toutes branches, Sham 69 se retrouva affilié par les esprits unilatéraux au National Front. Bien que la situation fut on ne peut plus ridicule (Mark Cain, le batteur du groupe à gauche sur la photo, était d’ailleurs juif), le public des concerts se radicalisa, le tout accompagné d’une montée de violence difficilement canalisable. Il faut visualiser l’absurdité de la situation lorsque le groupe scandait If the kids are united et que devant leurs yeux effarés la branche nazie des skinheads rutilait de plaisir.
Just take a look around you
What do you see
Kids with feelings like you and me
Understand him, he’ll understand you
For you are him, and he is you
If the kids are united then we’ll never be divided
Prisonnier d’une situation semblable à celle de The Last Resort (il faudrait d’ailleurs mettre les carrières des deux groupes en perspective et se pencher longuement sur l’album Way Of Life – Skinhead Anthems), Cockney Rejects ou encore The Oppressed, le groupe fit alors ce qu’il ne s’était jamais imaginé faire : il prit position au niveau politique et participa à nombre de festivals antiracistes. Il y a ici quelque-chose de tragique dans ces hommes qui sont poussés par la calomnie à prendre le micro, qui agressés d’un côté se retrouvent obligés à se rattraper de l’autre. Mais, et c’est sûrement pourquoi Sham 69 est l’un des plus grands groupes de l’histoire du punk, il n’y avait dans cette démarche aucune volonté de sauver sa carrière, ce n’était pas un habile mouvement destiné à redorer son blason, juste un engagement sincère concrétisé par ce qui finira d’achever le groupe.
Effectivement, au lieu de remettre les conteurs à zéro, Sham 69 continuera d’accepter dans ses concerts les membres du BNP ou du National Front, persuadé que même s’ils doivent traiter les cas un par un, ils finiront bien par amener certains à penser par eux même. Oui, persuadé que la moindre action compte, le groupe continuera de sacrifier son image avec pour conséquence l’issue qu’on connait : un Jimmy Pursey qui pleure en cachette devant la violence générée par les concerts, l’arrêt définitif des tournées et peu de temps après la dissolution du groupe (qui se reformera sous un line-up différent que bien plus tard).
Sham 69 était un groupe qui ne jouait pas et Tell us the truth était à leur image : un premier album composé de morceaux studios et morceaux live qui ne trahissaient jamais la nature, qui n’enjolivaient jamais la réalité. Il n’y avait pas de posture. Jimmy Pursey ne prétendait jamais à la moindre street credibility et ne niait pas son attrait pour la starification – il se moquait de tous ces garçons qui montaient tous les soirs sur scène devant des foules de plus en plus grandes en clamant qu’ils ne voulaient pas être des stars. Il assumait, non pas parce qu’il en était fier, mais parce que ca aurait été vulgaire de prétendre autre chose.
What have we got ? Toujours la même histoire encore et encore.
Sham 69 ne m’a pas appris à être différent, il ne m’a pas incité à rejeter le système, il ne m’a pas transmis ses angoisses et ses peurs… Mais il m’a laissé quelque-chose de bien plus important.
Jimmy Pursey disait « None of us were musicians just kids looking for an answer » ; les années passent et je cherche toujours des réponses, mais quoi qu’il advienne, je sais que je n’en inventerai jamais plus de fallacieuses.
[A écouter]
[hdplay id=4 ]
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Les autres vases communicants :
Daniel Bourrion et Urbain trop urbain
François Bon et Michel Volkovitch
Kouki Rossi et Christine Jeanney
Anthony Poiraudeau et Clara Lamireau
Samuel Dixneuf-Mocozet et Jérémie Szpirzglas
Pierre Ménard et Christophe Grossi
Michel Brosseau et Jean Prod’hom
Maryse Hache et Cécile Portier
Anita Navarrete Berbel et Landry Jutier
Anne Savelli et Piero Cohen-Hadria
Laure Morali et Michèle Dujardin
Florence Trocmé et Laurent Margantin
Isabelle Buterlin et Jean Yves Fick
Kathie Durand et Nolwenn Euzen
Gilles Bertin et Brigitte Célérier
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Un très beau texte sur un malentendu. Evidemment tu sais que ce n’est pas ma came cette musique. Mais l’histoire est fascinante et tu la racontes si bien…