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Scritti Politti – Cupid & Psyche 85 (Les Cultissimes Oubliés #3)
J’ai eu hier un coup de coeur. Un drôle de coup de coeur. J’allais réécouter ce disque que je n’ai plus écouté depuis presque dix ans, me demandant encore pourquoi je l’avais listé dans ces Cultissimes Oubliés. J’ai toujours eu un rapport étrange avec Green Gartside, fondateur et leader de Scritti Politti. J’admirais le gars et ses positions politiques, l’engagement n’a jamais été un mot vain chez lui. Il était de ceux qui bâtiraient bien des châteaux en Espagne pour abriter tous les SDF du monde. A l’instar de Tom Robinson, Gang of Four, Desperate Bicycles et dans une moindre mesure, le Human League de l’avant Dare, Green Gartside a toujours voulu mettre ses idées politiques au service de sa musique. Considéré à raison, comme l’aiguillon politique du post-punk britannique, il ira jusqu’à choisir le nom de son groupe en hommage au théoricien marxiste Antonio Gramsci, en modifiant légèrement le nom pour que ça sonne plus rock. Scritti Politti devait sonner aussi rock que le Tutti Frutti de Little Richard, lorsqu’on le prononçait à voix haute. On tient là tout le paradoxe de ce groupe, un mélange détonnant entre probité absolue et attirance certaine vers la lumière.
Tout le long de son début de carrière, Gartside joua avec sa volonté politique et ses desiderata de succès. Fervent adepte du Do It Yourself, il insuffla à sa musique toute l’énergie punk d’alors tout en prenant soin aux paroles de ses chansons, véritablles petits manifestes politico-philosophiques où l’on retrouvait en condensé les pensées de Lacan, Wittgenstein Derrida, Marx, Gramsci, Deleuze et d’autres philosophes. Le groupe essaya de trouver un équilibre entre mélodie, la raideur post-punk et ces pastilles intellectuelles arides. Les premiers morceaux dégageaient donc une rare énergie punk, une ligne mélodique soutenue par la basse, une batterie énergique et ces textes venus d’ailleurs. La minutieuse volonté de Gartside de jouer la musique du peuple devint au fil des années une véritable rhétorique politique, un piège rigoriste où seul le langage pouvait libérer la parole. Toute l’énergie de Scritti Politti et de son leader tendait vers cette volonté de créer une musique qui soit une passerelle entre réflexion et plaisir. Une vraie profession de foi et un vrai chemin de croix. Les Peel Sessions de l’époque montrent un groupe écartelé entre sa profonde conviction et la musique qu’il délivre.
Cette rigueur et cet apparent déséquilibre auraient pu convenir à tout bon groupe post-punk. Les premiers titres, sans être géniaux, étaient profondément sincères et honnêtes mais aussi mystérieux pour faire une carrière honorable. Soutenu par John Peel et leurs amis de Gang of Four, Scritti Politti aurait pu sans doute continuer à creuser cette voie mais après plus de 4 ans de sacrifice en tout genre, un actif musical assez maigre (deux EP) et une tournée épuisante et éprouvante physiquement avec Joy Division, le jeune Green Gartside, 23 ans, fit sa première attaque cardiaque. Durant sa convalescence, il écrivit un album fortement influencé par le R&B et le soundsystem de New York. Ce virage musical eut pour résultat ce qui sera leur morceau phare The Sweetest Girl, ritournelle punko-funk avec Robert Wyatt aux claviers. Dès lors, la marche en avant de Scritti Politti ne devait plus être freinée. The Sweetest Girl se retrouvera sur la mythique cassette C81 du NME, un premier album fut enregistré au succès mitigé.
Puis vint la déflégration Cupid & Psyche 85.
Objet de mon premier décrochage avec le groupe.
Objet de mon coup de coeur d’hier.
Green Gartside n’est pas un chanteur de R&B et encore moins de soul ou de funk. Sa voix de fausset légèrement chevrotante se marie mal aux rythmes du genre. Il me donnait alors la désagréable impression de n’être pas à sa place, d’être un blanc-bec de plus voulant jouer dans la cour des grands compositeurs noirs. Mais hier, je me suis rendu compte que la grande force de Gartside est d’avoir su contourner cet énorme défaut en distillant une rythmique et un synth-funk savamment dosés, c’est particulièrement criant de vérité sur un morceau tel que Absolute, petit chef-d’oeuvre de pop-funk avec ses rythmes électroniques africains. Le paradoxe du début de carrière est complètement effacé, exit donc les paroles politico-philosophiques, le DIY et place à la luxuriance de la production, aux gros moyens et aux invités de luxe. Cupid & Psyche 85 est un disque réglé au millimètre et malgré cette insupportable voix, il chante juste et à merveille. Les dix titres qui composent l’album sont de vraies ritournelles r&b. Mais en gommant la spécificité politique de Scritti Politti, Gartside a peut-être gagné en musicalité mais a perdu indéniablement en profondeur et en réflexion. A notre corps défendant, et le malaise perdurerait longtemps tant le retournement de veste fut violent, Il avait choisi la lumière et d’y rester.
Lorsque les autres groupes de la même ère décidèrent de rester fidèles à leurs principes ou bien de se séparer tout simplement, d’autres choisir de se compromettre. Gartside voulut que sa musique devienne un objet de désir. Reniant à la fois le DIY, devenue cause perdue à ses yeux, et son label Rough Trade, pas assez ambitieux, lui le matérialiste marxiste se transforma en archange du consumérisme. Dès lors, en déconstruisant les chansons d’amour, il eut pour seule ambition pop et politique, celle de pervertir Top of The Pops de l’intérieur. Son ascension vers les sommets se fit en plusieurs étapes et la dernière marche fut l’album Cupid & Psyche 85.
Ce monstre froid de synth-funk. Une machine raide empruntant encore un tout petit peu au post-punk mourant ses oripeaux. Le plus gros succès anglais de l’année 85 aux Etats-Unis, avec quelques numéros 1 au Billboard.
J’ai donc eu du mal avec Cupid & Psyche 85. J’ai eu du mal à pardonner à ce groupe honnête et travailleur de s’être laissé fourvoyer. En 1985, j’ai détesté ce disque. J’en ai voulu longtemps à Gartside de s’être renié ainsi, d’avoir transformé Scritti Politti en marque à jingles pour musique délavée. En 2011, cet album est devenu un objet désuet, peu écouté et qui a mal vieilli. Il ne provoque plus de débat, que l’on qualifierait volontiers aujourd’hui de passéiste. Il s’écoute distraitement, d’une oreille peu attentive. Cet album sortirait maintenant, on lui rirait au nez. Pourtant, il agit comme un poison, il défie le temps de son son surannée et vous souffle à l’oreille ses mélodies simples et enchanteresses. Et un matin, en conduisant votre gosse à l’école, vous vous retrouvez à siffloter The Word Girl ou Absolute sans vous en rendre compte. Gartside a bien perverti la pop et nos âmes, par la même occasion.
[A écouter]
Popularity: 19% [?]





















ce qui est ‘marrant’ (ou fascinant ?) c’est que, sorti dix ans plus tard, l’album « white bread black beer » produit les mêmes effets insidieux et empoisonnés
Scritti Politti tu l’aime ou tu l’oublie.
Cultissime ? A première vue je dirais non. Oublié ? Sans aucun doute. Perfect Way.
Ce Cupid & Psyche 85 représentait pour moi à peu près tout ce qui me déplaisait dans la new wave du milieu des années 80. Alors que j’avais bien aimé Asylums In Jerusalem, Faithless ou encore Jacques Derrida en 1982.
26 ans plus tard, je trouve ton texte formidable de maturité. Tu sais quoi ? J’ai envie de l’écouter et c’est ce que je vais faire. Merci
@van revenan
Oh mais le Ghost que voilà. Je n’ai pas écouté l’album du come back, à cause justement de ce sentiment de trahison qui ne m’a jamais vraiment quitté. Je l’écouterai un jour.
@Rock_Ola
Il n’est pas indispensable de le réécouter, même si je sais que tu l’as fait. Comme le disait Ben’ de Playlist Society, ce qui est le plus intéressant dans l’histoire, est la maturation de cet album. Je n’ai pas parlé du squat de Camden, le lieu, symbole du collectivisme prôné par Scritti Politti, mais ça résume assez bien le début de carrière : de la crasse et le misérabilisme de la situation aux chemises de soie et aux coupes de garçons coiffeurs.