Savage Republic – Ceremonial

Savage Republic

J’ai ressorti de son carton ce vieux disque de Savage Republic, Ceremonial. J’ai regardé sa pochette grise avec le sentiment d’avoir perdu quelque chose en cours de route. Six hommes sur une crête me tournent le dos, sauf un qui semble me narguer en me regardant droit dans les yeux, mains sur les hanches, coudes écartés. Il me suffirait de retourner ce disque pour ne plus affronter un regard vieux de vingt-cinq ans et le reposer dans son carton. Mais ce regard, que je ne vois pas, vampirise mon attention et me voilà, scrutant le noir et blanc d’un paysage lunaire, un instant pris quelque part en Californie. Le soleil devrait ici me réchauffer mais je ressens un froid, une force implacable qui me plaquerait au sol si j’avais été présent. Je ne suis pas là, plus là. Les ailes ont dû me manquer ce jour-là, mais qu’importe, j’aurai toujours la force de tomber, ailleurs, loin, pas ici en tout cas.

Savage Republic, tout comme le MX-80 Sound, ce fut l’espérance d’entendre un autre son, d’entr’apercevoir un autre ailleurs où j’aurais pu déposer mon lourd fardeau. Après la rage pas du tout contenue de Tragic Figures, leur précédent album, les plages de Ceremonial étonnent l’auditeur peu habitué à cette sécheresse post-punk liée à la rigueur toute planante du krautrock. On n’est pas aux premiers échanges incestueux entre les deux genres mais jusqu’à présent, ils arrivaient à respecter les lignes de traverse de l’un et de l’autre, à garder ses secrets de fabrication pour soi. Avec Ceremonial, Savage Republic décide de franchir le rubicon et va emprunter à ses cousins anglais, Echo & the Bunnymen, période Porcupine, l’étincelle mélodique et orchestrale sans la pose arty qui leur manquait jusqu’à présent. Cet écho d’un proche passé qui vient résonner comme du Ennio Morricone, maître junky d’une déshérence musicale troublante, sert de prétexte pour imposer une ambiance et un rituel chamanique tout le long des neuf morceaux. Un écho du passé qui résonne profondément aujourdhui lorsqu’on entend les premières notes d’Andelusia, ce son de guitare très typé des années 80 marié à une basse qui enrobe le tout dans un cocon faussement douillet. Il y a de l’urgence chez Savage Republic, une urgence qui éclate brutalement sur Walking Backwards et sur les explosions téluriques de Year of Exile,  deux morceaux qui initieront tout le futur mouvement post-rock. Le groupe a opté pour un tout instrumental qui sied à merveille au dépaysement naturel de la pochette et malgré l’apparente sécheresse du propos, Savage Republic endort une poignée de minutes le mal-être quasi-ontologique du post-punk et nous ouvre les portes d’un Proche-Orient inconnu et msytérieux.

Il ne suffisait pas que ces six hommes sur une crête, sauf un, me tournent le dos. En 1985, j’avais la tête ailleurs, je préparais ma propre révolution. Mes ailes poussaient et je pouvais affronter le regard de cet homme qui, 25 ans plus tôt, me lançait un message muet où l’odeur de la cendre froide se mêlait à celle d’une promesse d’un monde plus chatoyant.

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