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L’enfer, c’est les autres.
Elle courrait depuis une heure, maintenant. La brûlure de ses poumons, suffocante au départ, s’atténuait lentement. Elle s’appliquait à faire de petites foulées, à respirer lentement, au rythme de sa course. Plongée dans ses pensées, elle ne remarquait plus qu’elle clignait de plus en plus des yeux. Elle leva la tête au ciel, le ciel gris bleu lui tendait un horizon qu’elle aurait aimé contempler au calme, sans bouger.
Elle n’avait plus de famille, ni de chien, ou de chat, elle vivait seule, n’entretenait aucune relation particulière, discutait à peine avec ses voisins, ne faisait pas partie d’une association, exécrait les discussions sur la politique et la religion, dirigeait ses salariés dans un cadre stricto professionnel et rien de plus et partageait encore moins la galette. Quant aux amis - au sens courant du terme – elle n’en avait pas non plus. En avait-elle eu une fois dans sa vie ? Parfois, il lui semblait que non. Sa vie sociale était un gouffre sans fin. Ce matin, en commençant à courir, elle allongea sa foulée sur ce qui fut et en ralentissant petit à petit, décida que sa vie commençait, maintenant, au rythme de son pouls.
Même si en apparence, ses rapports avec autrui étaient extrêmement limités, elle se convainquit qu’elle était aussi un être humain, aimait la proximité des gens et ne saurait vivre sans sentir le regard des autres se poser sur elle. Elle décida donc de déménager et acheta un joli appartement au dernier étage d’un vieil immeuble qui en comprenait quatre. Et très rapidement, sans qu’elle sache pourquoi, elle devint le centre d’attention de cet ancien hôtel bourgeois. Oh tous les locataires ou propriétaires ne l’ont pas accueilli avec le sourire ou un mot gentil ! Non au contraire, elle sentit même une certaine hostilité chez certains. Les souhaits de bienvenue ou le petit geste qui fait plaisir ne furent pas autant de gestes de politesse. Mais qu’importe, l’expression des visages, voilà ce qui l’importait réellement et désormais. Il fallait les voir, qui l’observaient, alors qu’elle transportait ses quelques cartons jusqu’à son appartement. Elle sentait leurs regards sur ses courbes, sa présupposée grâce, ses épaules, sa nuque, la détaillant de la tête aux pieds. Elle les sentait l’épier par l’embrasure de leurs portes, les entrouvrant après son passage. Jusquà l’avant-dernière porte. Un roquet aux poils roux l’attendait, planté au milieu de l’escalier, la regardant l’oeil féroce, retroussant ses babines, lui interdisant le passage. Très calme, elle posa son carton et commença à lui parler d’une voix douce, celui-ci commença à gronder puis à aboyer. Elle voulut le caresser mais son geste fut mal interprété par le canidé qui planta résolument ses crocs dans sa main. Elle hurla de douleur, flanqua un coup de pied au chien qui détala en piaillant. Portant sa main blessée contre elle, elle sentit toute cette tension l’envelopper, comme si son nouvel habitat faisait désormais partie d’elle. Elle ouvrit la porte de son chez soi, pour ne plus la réouvrir.
[A écouter]
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