Papaoomamow

C’est dans une sorte de château. C’est une classe de lycéens embarqués en séminaire Théâtre par une bande de professeurs. Des professeurs qui rêvent encore de changer le monde, vingt ans après leurs vingt ans.

Une classe entière de lycéens : autant dire un troupeau.

Le jour, les lycéens tentent de comprendre le mot «révolte» en interprétant des extraits d’une pièce de Jean Paul Sartre.

C’est pathétique et chiant mais la bande de professeurs a la foi. La bande de professeurs croit en l’humain. Y-compris en l’humain acnéique ricanant sottement.

Le soir, les lycéens, par sous-troupeaux, offrent à l’assemblée de courtes saynètes à vocation divertissante, écrites par leurs soins. Comme le sujet est libre, la médiocrité est de mise, et les applaudissements polis. Pourtant, les lycéens ont répété, des mois durant. Sur la scène improvisée de cette sorte de château, ils montent par grappes rassurantes et livrent le fruit de leurs longues réunions de travail. De l’humour, souvent. Des tentatives de dérision. La dérision, cet allié précieux qui vous sauve du naufrage lorsque vos doigts tremblent et que votre voix chevrote.

Dans la pénombre de la salle, la bande de professeurs échange des sourires complices et bienveillants. La bande de professeurs observe des grappes d’adolescents tenter de sortir d’eux-mêmes sous les applaudissements mutuels. La bande de professeurs espère en sauver quelques uns.

Le type qui va monter sur scène, ce n’est pas moi. Moi, je suis dans la salle et j’attends que vienne son tour. Il investit l’estrade en silence. Seul. Il n’est pas entouré d’une bande de trois ou quatre chouettes copains. Non : il est seul et concentré face au micro qui capte déjà sa respiration. Ça comble le silence. Sur ses bras, il a fixé des ailes en carton, avec du coton hydrophile collé dessus. Ça lui fait une silhouette d’angelot, un peu, sous les deux spots qui baignent la scène d’une lumière trop forte. Il a passé du temps à confectionner ses ailes en carton, ça se voit.

Il se racle la gorge et la réverbération de la sono répercute le truc, poussée à fond par ses soins. Derrière, on entend le zzzzzzzzzzzzz de l’électricité statique. Rien d’autre.

Là, il y a comme un flottement. Une poignée de secondes avec rien que l’électricité statique, le silence et l’attente.

Dans ces cas là, un rire nerveux, même tout léger, se distingue très bien. Il y en a peut-être. Dix sept ans, c’est l’âge du rire nerveux, de la peur au ventre et du rouge aux joues.

Un larsen. De la sono dégueule brusquement une voix assurée, nasale, et dégoulinanted’écho :

A-WELL EVERYBODY’S HEARD ABOUT THE BIRD

B-B-B-BIRD, BIRD, BIRD, B-BIRD’S THE WORD

Je mets un moment à réaliser que ce garçon – qui est mon copain – vient de se lancer dansun audacieux a capella de «Surfin’ Bird».

La version des Cramps. Je l’ai écoutée grâce à lui pour la première fois il y a une paire d’années.

En hurlant les paroles imbéciles de l’hymne imbécile, il bat frénétiquement des bras. De ses ailes bricolées s’envolent des flocons de coton hydrophile.

B-B-B-BIRD, BIRD, BIRD, B-BIRD’S THE WORD.

B-B-B-BIRD, BIRD, BIRD, B-BIRD’S THE WORD.

Dans l’assistance, des regards médusés, des sourires qui ne comprennent pas, des sourcilsqui se lèvent. Imperturbable, il déroule la litanie, ses ailes bricolées s’agitent en rythme, et il ya du coton partout.

Dans «Surfin’ Bird», il y a ce break : des onomatopées, des borborygmes, un salmigondisverbal sans aucun sens (MOAAAABEOAAAABLLLRRRRAAABEUAAAAHAAAA) et ça aussi, il le fait très bien. Des rires gênés fusent. Le troupeau ne comprend pas car le troupeau neconnaît pas.

Ensuite il s’écroule pour gesticuler à terre dans un climax du meilleur effet :

PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PAPA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA-PA

PA-PA-PA-PA-PA-PA

PA-PA-OOMA-MOW

PAPA-OOMA-MOW-MOW

A coté de moi, Anne Bellenoux, qui n’est guère maligne et n’a jamais écouté les Cramps, fait une drôle de grimace. Comme du mépris teinté d’une sincère inquiétude.

C’est à ce moment que je ris. Un fou rire. Vous savez, ce rire qui fait mal aux abdominaux. Le rire qui ne veut pas s’arrêter. Le rire qui vous tire des larmes. Et il bat des ailes avec frénésie. Et les bouts de coton volent comme autant de crachats hydrophiles lancés à la face d’une génération qui ne sera jamais la sienne.

Ensuite, je suppose qu’il y a quelques applaudissements hésitants et mon fou rire. Je n’entends plus rien puisque je suis trop occupé à sécher mes larmes tout en maitrisant mes crampes abdominales.

Anne Bellenoux se tourne vers moi et je croise son regard consterné et ça n’a aucune importance.

[A écouter]

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