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Notre fragile atmosphère
De là où je viens, on n’a jamais eu trop l’habitude de dire les choses. On se glisse, on se faufile, on s’insère dans ces rouages, dans cette dynamique où rien n’est vraiment dit. On se parle pourtant. Mais rien de ce qui compte vraiment. Rien de ce qui touche. Rien de ce qui blesse. On se parle néanmoins. A défaut de se les dire, on en est venu à se connaître, on a appris à se comprendre. Sentir l’aura de l’atmosphère. Comprendre les langages du corps et de l’esprit. Chacun soumis à son propre silence, on s’est retrouvé au sein de cet espace aride, pour lui insuffler vie. On s’est familiarisé, bien que les équilibres se retrouvent constamment bouleversés par l’essence de ce que nos vies deviennent.
Le langage parlé est devenu avec le temps une obligation sociale, mais qui s’est vidée de sa substance. Il n’est dès lors plus vecteur de pensées, mais bien extériorisation d’une nature intérieure, de ses aléas, de sa perméabilité. Les mots parlés sans pensée sont désormais habitude. On se raconte, on se déclare, on s’exclame. De ces discours sans causes ne transparaissent que sentiments et ressentiments. Ces silences avant chaque phrase. Ces yeux qui fuient. Ces voix qui tremblent parfois. Les mots en ont perdu leurs sens. Chacun parle, on parle. Mais on reste seul, seuls tous ensemble, car personne d’autre au monde ne comprend ce silence que l’on s’est imposé peu à peu, le poids de ces mots que l’on ne se dit pas.
Toute expression extérieure est contrôlée, répétée à outrance pour vaincre cette retenue, cet obstacle qui vous écrase à mesure qu’elle s’échappe, ces mots justes qui pilonnent et déchirent leurs carcans avec effroi.
On vit dans la crainte de cette douleur que nous n’avons jamais connue.
Nous avons appris que l’on n’exprimerait rien, que nous n’étions pas prêts et qu’il s’agirait d’une manière comme une autre de vivre, élément avec lequel il fallait s’adapter. En grandissant, au dehors je me suis beaucoup tu, au contraire de mon environnement, qui lui, aura toujours été très loquace ; j’ai calqué mon attitude sociale sur celle que je comprenais que l’on attendait de moi. Quelqu’un m’a fait remarquer que je n’émettais aucun son en riant. J’avais quinze ans, et je n’y avais jamais fait attention. J’avais alors passé une partie de ma vie à réprimer ce qui me composait, et ne l’avais jamais réalisé.
J’ai passé des heures durant à essayer de trouver mon rire social, seul, bruyamment, truculeusement. J’ai ri fort à gorge déployée. J’ai ri par à-coups, en émettant des petits bruits de gorge à mesure que l’air allait et venait. J’ai ri avec le poing devant la bouche, faisant sortir l’air par les narines tandis que ma gorge raclait. J’ai ri doucement avec les lèvres à peine ouverte pour en faire sortir un léger son. Rien ne semblait naturel.
Leurs rires étaient différents. Ils nous délivraient une chaleur, une spontanéité qui ne pâtissait pas. Leurs rires étaient crus et purs, sans retenue, sans poids du vécu. Lui, avait un rire discret, mais mettant en mouvement tout son visage, illuminant cette façade si solide depuis les années endurées. Elle, se cachait discrètement au début, avant de ne pouvoir retenir ce rire sonore, faisant plisser ses yeux comme si rien d’autre ne pouvait surpasser ce moment. Lui, bien que plus jeune et le plus fuyant d’entre tous, avait le rire le plus claironnant, puisant haut dans des aigus que sa voix ne laissait pourtant pas transparaître. Ces rires nous laissaient s’exprimer ces vérités que nos êtres ne nous permettaient pas. C’était une force de la nature, ces éléments qui transfiguraient l’essence de notre fragile atmosphère. Alors que les mots se trahissaient par leurs silences, le rire en était leurs expiations irrépressibles. Nous n’étions jamais plus proches que par ces rires en concours, cacophonie formidable, autour d’histoires innombrablement contées depuis toujours, prétextes salvateurs, révélateurs opportunistes.
J’ai dès lors appris à rire, petit à petit, montrant quelque peu mes dents, haussant doucement mes pommettes, fermant légèrement mes yeux, avec un petit son guttural saccadé. Jamais bien fort néanmoins ; juste assez pour affirmer mon existence.
[A écouter]
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Clap ! Clap ! Clap !Ce texte est une merveille sur la condition humaine.
Qu’il est beau ce texte. Il résonne après lecture. Et cette dernière phrase. Clap Clap Clap aussi.