Neon Black Back of Love

Dans une vie parallèle, mon autre moi pourrait aimer Arcade Fire. Il pourrait se laisser happer par le son pompier du groupe, apprécier la voix limitée de Win Butler et soupirer aux pieds de Régine Chassagne lors de leurs concerts. Il pourrait, à une condition sine qua non : ne pas avoir vécu musicalement le début des années 80 avec toute l’intensité d’un ado, passionné par ce qu’il entendait et découvrait alors.

Arcade Fire est le groupe typique que je ne pourrai jamais aimer : brouillon, maladroit, cherchant trop à plaire, tout ça au détriment du son et de son contenu. Ecrite ainsi, cette dernière phrase ne signifie pas grand chose et pose une posture de plus dans un paysage déjà bien encombré. Pour donc illustrer mon propos, j’ai décidé d’affronter le problème par le versant nord de la cathédrale et comparer deux morceaux emblématiques : le Black Mirror, extrait de l’album Neon Bible d’Arcade Fire et The Back of Love, single rajouté dans l’album Porcupine d’Echo & The Bunnymen, et ainsi découvrir comment en l’espace d’à peine trente ans, on retrouve le même morceau, habillé d’une autre façon. Si j’étais réellement de mauvaise foi et volontairement sarcastique, j’aurai pu ajouter que le deuxième album des canadiens n’était qu’une déclinaison du troisième album du groupe de Liverpool. Neon Bible n’est en fait qu’un concentré du son du début des années 80, enveloppé dans une couverture année 2000.

The Back of Love est au départ un single sorti en 1982 ; on le retrouvera un an plus tard dans ce qu’on considère (après coup) comme le chef-d’oeuvre d’Echo and The Bunnymen, Porcupine. Aux manettes de la production, on retrouve Ian Broudie, producteur fin et racé qui écrira quelques unes des plus belles pages de la pop anglaise. Mais en cette année 82, Ian Broudie, musicien déjà culte pour avoir participé au mythique super groupe Big in Japan, donne un coup de main à ses potes de Liverpool. Il produira ce Back of Love et l’album qui suivra. Le single sera un des premiers succès du groupe et atteindra une bonne place dans les charts britanniques. A l’instar d’Echo and The Bunnymen, le groupe canadien sortira Black Mirror en simple et en fera le morceau d’ouverture de Neon Bible, donnant le La à l’ensemble du disque.

Lorsque j’entendis la première fois Black Mirror, un de mes premiers réflexes fut de laisser ce morceau de côté. Quelque chose me gênait mais je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus ; je laissais donc le son du reste de l’album se déployer dans mon salon et commençais à tiquer sur certaines chansons en m’amusant à noter toutes les références musicales du groupe : ah tiens ici les Talking Heads ; ha mais voilà que Bruce Springsteen s’invite sur l’album ; ce n’est pas Kate Bush là… et ainsi de suite. Jouer ainsi est au début très amusant, mais ça devient vite lassant lorsqu’il n’y a plus que cela. J’abandonnais donc définitivement cette fois-ci l’écoute de l’album… Mais pas le premier morceau. Bizarrement, Black Mirror m’intriguait, ce morceau jouait avec moi tout le registre répulsion/révulsion/attraction et je n’arrivais toujours pas à comprendre pourquoi il m’agaçait autant qu’il me fascinait… Jusqu’au jour où je remis Porcupine sur ma platine, les premières notes de The Back of Love se dévoilant totalement. Ici la guitare et le saxo, là le piano et l’orgue, la même introduction, la même montée en mayonnaise, plus concentrée chez Echo and The Bunnymen, la voix claire de Ian McCulloch résonnant de suite. La ressemblance ne se situe pas uniquement dans le gimmick mais aussi au refrain quand Win Butler lâche le peu de chevaux qu’il a dans le coffre, l’enrobage final finit par asseoir définitivement un son Bunnymen. Mais ce qui faisait la force du morceau du groupe de Liverpool est ici fortement diluée dans un pathos mal digéré et mal maîtrisé.

La force du morceau du groupe de Liverpool réside essentiellement dans la simplicité extrême du propos, l’orchestration de Broudie ne faisant que souligner la ligne mélodique et ce son à la fois lumineux et sec du jeu de guitare de Will Sergeant, le jeu de batterie formel de Pete de Freitas et bien sûr la voix de McCulloch. La faiblesse du morceau d’Arcade Fire, en voulant faire comme, est dans un trop plein de réalité, habité de visions romantiques et fantomatiques. Quand McCulloch incarne magnifiquement The Back Of Love, Win Butler peine à donner un véritable souffle à son propre titre, une faiblesse que les arrangements, servis par des cordes surannées et une rythmique insistante, ne parviennent pas à effacer, laissant la désagréable impression que l’on se  retrouve face à un morceau bâclé et claudicant. Etrangement, ce n’est que lorsque les choeurs de Régine Chassagne viennent en contrepoint ou en accompagnement que ce morceau trouve une épaisseur mais voilà un décor ne fait pas une pièce de théatre, et Régine Chassagne ne peut sauver toute seule le titre.

Dans un monde parallèle, mon autre moi aurait pu aimer Arcade Fire. Mais moi, voyageur de passage, un peu égaré, qui écoute encore aujourd’hui Black Mirror, attend des pythies de ce monde qu’elles me délivrent leurs visions dans lesquelles je pourrai écouter un groupe de pop orchestre, sachant transformer une ballade liturgique en ruades névrotiques, mélodiques et emportées, qu’elles invoquent ici la pop la plus sulfureuse, malaxée et puissamment transcendée. Oui, enfin entendre des compositions enrobées d’une production qui colore finement les chansons, leur donnant une patine particulière, à la fois en demi-teintes et spacieuse. Il existe un son Echo & The Bunnymen. Existera-t-il, un jour, un son Arcade Fire ?

[A écouter]

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