MuslimGauze – Kabul [Les cultissimes oubliés #40]

Muslim Gauze/ Bryn Jones

Je pourrai écrire des pages et des pages sur MuslimGauze, le projet de Bryn Jones. Ce prolifique musicien de musique électronique a publié des centaines d’enregistrement et c’est une gageure de tous les retrouver, si possible dans l’ordre chronologique. Ce travail d’archiviste est d’autant plus important que sa musique a fortement évolué, passant d’une électro-cold à une musique ambiante faisant énormément appel au field-recording. Ajoutons à cela qu’une forte dimension politique et quasi-religieuse imprègne son oeuvre et on aura un vague aperçu de la tâche titanesque qui s’abat sur ceux et celles qui veulent en savoir plus sur sa musique.

Fervent partisan de la cause palestinienne, Bryn Jones aura naturellement orienté ses recherches acoustiques et électroniques dans le champ lexical musulman. De Téhéran à Damas, en passant par le Yémen, l’oeuvre de MuslimGauze mesure, en pleine connaissance de cause, la richesse de l’Islam. Chaque disque est un voyage intemporel, paradoxalement ancré dans le présent, un plaidoyer à coeur ouvert pour les palestiniens et les pays musulmans, leur histoire et leur culture, évoquant sans concession les soubresauts politiques et historiques du Moyen-Orient. C’est un voyage fascinant à ciel ouvert, qui peut parfois faire peur, tant le musicien s’est focalisé sur cette lutte, l’image du fedayin remplaçant indiscutablement celle du guérilléros sud-américain.

Face A de Kabul

Comme on le sait tous, l’Afghanistan est devenu le Vietnam de l’ex-Union Soviétique et depuis 2002, celui du monde occidental. Est-ce pour cela que MuslimGauze intitula son premier album Kabul ? Définitivement oui. Sorti en 1983, le jeune Bryn Jones en est  au balbutiement de la musique électronique et son son très cold doit encore beaucoup à la musique industrielle par l’usage intensif de percussions métalliques, de loops électroniques et de collages sonores divers et variés. Kabul est un petit bijou de minimalisme. En travaillant essentiellement sur le rythme, Jones apporte à son disque une interprétation de la situation politique de l’époque, par touche locale et expérimentation. Le regard occidental, la guerre froide, la position des médias et l’invasion soviétique ont certainement ruiné un pays, qui jusqu’alors servait de dépotoir touristique aux hippies, devenus yuppies entre temps. Dans ce contexte, les relations bilatérales ont un étrange écho comme le souligne le titre Turkish-Koln : l’hymne national allemand en arrière-plan, les coups de canon, les ondes radios laissant échapper un discours inaudible mais dont on devine l’origine, un loop arabisant mais étouffé et un rythmique millimétrée à la dièse près – un titre illustrant parfaitement du peu de cas que l’occident se fait du monde musulman dans son grand ensemble. Et que doit-on penser du premier morceau de l’album, Kaaba ? Nous voici plongé au coeur même de la croyance musulmane, cette grande construction cuboïde au sein de la Mosquée Sacrée vers laquelle des millions de musulmans se tournent plusieurs fois par jour pour prier. Cette rythmique calibrée et répétitive symbolise-t-elle la ronde des pèlerins ou l’image d’Épinal véhiculée par l’Occident à chaque fois que l’oeil de la télévision se porte sur ce pèlerinage ? Un regard matérialiste, froid et quasiment implacable nous montrant un monde encore encré dans la soumission à une religion.

Kabul est le testament d’une époque dont les cicatrices béantes sont encore ouvertes. Le regard d’un jeune occidental sur ce qui allait devenir chez lui plus qu’une passion, une véritable obsession : obsession qui finira par accoucher d’un chef-d’oeuvre, l’album Citadel.

Bryn Jones est mort en 1999 à 37 ans, d’un étrange virus mais ce prolifique musicien a laissé tellement d’enregistrements (il publiait au rythme d’un album par mois) que sa discographie s’enrichit chaque année de nouveaux matériaux à découvrir et à écouter sans modération.

[A écouter]

MuslimGauze – Kaaba

MuslimGauze – Turkish-Koln

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