Michel Corringe – La Route (Les Cultissimes Oubliés #13)

Michel Corringe

Elle m’a dit : Un de ces jours, tu reviendras me voir. Peut-être. Ça ne durera pas, tu sais. Tu vas à nouveau te sentir mal et tu repartiras. Tu en tireras certainement une bonne histoire, mais je ne veux pas le savoir, je ne veux plus lire ou entendre un de tes bons mots.
Je lui ai dit définitivement au-revoir un matin de 2001. Jamais plus, je ne verrai ses mains qu’elle fourre nerveusement dans ses poches, à chaque fois qu’elle a les larmes aux yeux. Jamais plus, je ne la verrai secouer doucement la tête en riant, me tourner le dos, rentrer dans la maison et fermer cette porte, ultime et dernière séparation. Cette porte qui restait souvent ouverte, laissant entrer la lumière et l’air frais dans un foyer plein de vie et joyeux. A vrai dire, je ne sais pas ce qui me manquera le plus : ses gestes ou elle.
La guitare sur le dos, le sac à l’épaule, je m’éloigne le long du trottoir du boulevard. A l’autre bout de la rue, j’entends les enfants de Saintes Marie qui s’encouragent en se faisant des passes avec un ballon ovale. La tête vide, je me taille la route, route qui deviendra chemin et chemin, une impasse sans issue. Je repensais à ces enfants qui jouaient, ils n’étaient pas les miens, ni les siens. Ils étaient heureux et insouciants, pas nous.
Sans que nous nous apercevions, nous nous étions éloignés l’un de l’autre, absorbés chacun de notre côté par une vérité qui nous gênait. “Tu n’as qu’à raconter les choses à ta manière, me disait-elle en souriant, sans te soucier du reste. A ta convenance. Comme tu sais si bien le faire.”

La Route, 1968

Elle m’a dit : Voilà, c’est fait. J’ai coupé le fil à la patte.Tu es libre, tu peux partir maintenant, n’est-ce-pas ? Et si tu cours la route, tu seras maintenant tout seul, mais au moins tranquille, c’est mieux comme ça, non ?
J’avais vingt ans et les feuilles mortes crissaient sous mes pieds, j’en écrasais par milliers, jeune zazou que j’étais alors. Fallait-il pleurer lorsque je l’ai quittée ? Bien que le temps passerait, je me demandais en ce matin de 2001 si elle échapperait au flétrissement de l’âge. Son souvenir subsisterait-il dans ma mémoire à la façon d’une ombre imprécise, comme si elle n’avait jamais eu de consistance que celle d’un rêve aux images effacées ?
Elle m’a dit : Tu peux te sentir mal, tu sais ? Enfin un peu. Tu n’en mourras pas. Tu es jeune, tu t’en remettras. Et à défaut de repentir, tu pourrais avoir quelques regrets. Mais non, tu préfères rester là, à fumer cigarettes sur cigarettes. Oui, c’est mieux comme ça, en fait. Va-t-en.
Elle me reconduisit à la porte.
La guitare sur le dos, le sac à l’épaule, je suis parti me reposer dans un champ. A six mètres sous terre, on ne se relève pas , on ne s’arrache pas de terre lorsque chaque tentative de votre vie est sanctionnée par l’ignorance et l’indifférence, qui vous broient un homme plus sûrement que la douleur. En ce matin de 2001, j’ai la tête retournée mais là où je suis maintenant, je n’écrase plus les feuilles mortes. Non, je les fais tomber. J’ai toujours préféré le froid et la brûlure que de m’en retourner auprès d’elle, la gloire. Maintenant je suis tout seul, mais au moins je suis tranquille, c’est mieux comme ça.

[A écouter]

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