L’homme qui m’emmena ailleurs

Thin White Duke, David Bowie

 

Quand on me dit corps céleste, je ne pense pas astronomie, ciel ou planètes. Une seule image me vient à l’esprit, accompagnée de la bande sonore de mon adolescence, celle que je me coltinerai dans un coin de cerveau, même lorsqu’Alzheimer sera venu faire un peu de ménage.

Le corps céleste, pour moi, c’est celui de mon premier héros musical, cocaïné comme il se doit, livide, à mi-chemin entre vampire chic et rescapé des camps. Un joli petit cadavre que j’étais allé exhumer dans les archives du glam’, parce qu’à l’époque, le paysage sonore était si consternant que non, même ravagée par les hormones et l’acné, je ne pouvais pas y piocher quoi que ce soit sans saigner des tympans.C’est celui de Bowie, dans la peau blême de Ziggy Stardust, m’ouvrant les portes d’un monde qui va s’arrêter de tourner dans cinq ans, où les hommes se maquillent, portent des moule-bonbons à paillettes et veulent qu’on leur tienne la main pour les empêcher de commettre un rock’n'roll suicide. C’est lui, encore, déguisé en pirate de comédie musicale off-Broadway, qui me raconte une apocalypse nucléaire de série Z et m’esbroufe à coups de visions d’hommes-chiens mutants, errants dans un hybride de New York et Gotham City en ruine. Lui toujours, cheveux gominés, costume noir, teint de porcelaine, silhouette de préadolescent mal nourri qui joue les apprentis dictateurs et m’entraîne dans un ordre nouveau où le Thin White Duke demandera la solution finale d’une voix blanche pour tous ceux qui ne partagent pas son sens de l’esthétisme glacé.

Ce corps-là – et cet esprit tordu et brillant – a provoqué mes premiers frissons amoureux, tout dépourvu de chair et d’attributs virils qu’il était. C’est ce corps anorexique, asexué que je veux posséder, à tous les sens du terme, c’est cette image qui n’a pas fini de me hanter, qui imprime dans mes neurones influençables que beauté, talent et charisme sont forcément synonymes de maigreur, pâleur, charme mortifère et androgynie ou du moins, de refus de grandir, de quitter l’entre-deux de l’adolescence, d’envie de muter.

Peut-être suis-je hors sujet, peut-être que les corps célestes devraient m’évoquer la lune, les étoiles, le soleil, mais après tout, Ziggy Stardust était un homme qui venait d’ailleurs… Et Bowie, mon corps céleste, m’a projetée à l’adolescence dans sa galaxie où ses satellites s’appelaient Iggy, Lou, le Velvet, Warhol. Comme tous ceux qui sont allés voir là-haut s’ils y étaient, je ne suis pas revenue du voyage intacte.

[A écouter]

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