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Le goût de la nuit
J’ai eu un jour 20 ans, un âge des paradoxes, qui se rappelle de temps en temps à mon bon souvenir. J’ai mené la vie d’un gamin de 20 ans sans rien avoir dans les poches. Une vie de dandy-plouc, de palais aux glaces brisées, en baskets et t-shirts déchirés. J’étais jeune alors et courais la vie. Je vivais à une époque où Paris, la nuit, était à la fête. Loin des squatts berlinois ou des happenings londoniens, je croisais volontiers ces quelques damnés de la terre pour qui la vie se résumait à brûler les deux bouts, coûte que coûte, rapidement, pour crever dans un flash de lumière. Ce qui nous faisait cavaler, c’était la perspective de cramer la gueule ouverte dans cette cour des Miracles aux allures de pistes aux étoiles où officiaient un clown triste et son Monsieur Loyal, les muscles saillants, les mines affreusement grimées par la poudre, le nez rouge d’avoir trop reniflé.
J’avais 22 ans et habitais à deux pas du cimetière du Père Lachaise. Ma cantine, c’était un des troquets au coin de la rue Landrin et de la rue des Pyrénées, j’y rencontrais alors tous les prolos et les bannis de l’Est parisien, le clope au bec, fumant leurs gitanes et autres mauvais cigarillos, la pipe parfois. Les volutes bleues et les odeurs mélangées de tabac me tenaient parfois de repas, accompagnant mon petit noir que j’allongeais d’eau autant que je pouvais. C’était le temps où je pouvais casser un oeuf dur sur le zinc, gober ainsi toute la cendre du bar avec et le vomir quelques heures plus tard car pourri. C’était un temps où on se fichait de la peinture jaune pisse de la plupart des bars-tabacs. C’était nos lieux de vie. Nos repères prétendument mal famés. Ces personnes et mes amis, que j’apercevais de loin ou de près, selon le brouillard dans lequel je vivais, menions une vraie vie d’anti-héros, trimbalant nos existences comme un fardeau, nous couchant à 8h du matin et nous levant neuf heures plus tard, la gueule pas claire, le rein douloureux. Je vivais une vie fondée sur l’alternance des nuits et des jours, rejetant la lumière du jour dans la pénombre et me livrant corps et âme à l’obscurité des néons parisiens. La nuit, tous les chats sont gris et au fil des années, une cohorte d’ombres s’est peu à peu dessinée, que je chasse encore aujourd’hui à coup de poings, pour éviter de tomber dans une déprime par trop évidente. J’évite de ranimer ces fantômes du passé, de peur d’y laisser quelques lambeaux de moi, de perdre à nouveau connaissance et de me retrouver, comme tant de fois, le nez dans le caniveau ou la gueule dans la cuvette des chiottes.
J’ai eu un jour 35 ans, je me suis aperçu que j’avais été alors ma propre société de spectacle, un jeune homme vainement en colère. Il était temps de rendre ces armes. C’est ainsi quand la lame froide de la mort vous frôle souvent, vous perdez un jour et définitivement le goût de la nuit.
[A écouter]
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J’ai vingt-deux ans.
Et certainement encore l’âge d’offrir à la nuit ces quelques lambeaux de moi, ceux qui me laisseront suffisamment d’amertume pour grandir une fois encore, quand le moment sera venu.
Je ne comment jamais chez toi, mais je dois reconnaître ce texte m’a fait quelque chose. Pour de vrai.
J’aimerais pourtant que ce texte ne vous touche pas tant que ça, car mes nuits n’étaient pas si belles que ça en vérité et surtout à ne pas suivre.
Take care, Henri. Le caniveau se rapproche dès fois plus vite qu’on ne le croit.
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