La solitude de l’astronaute au moment du plongeon dans le vide

 

Il revêtit sa combinaison sans prononcer un mot, sourd aux dernières consignes du commandant de bord qui affluaient dans ses écouteurs pour lui rappeler les objectifs de sa mission de réparation. Il connaissait son métier de technicien et préférait se concentrer sur sa préparation. L’inventaire des vérifications d’étanchéité à effectuer avant le grand saut ne souffrait aucune approximation ; il en allait de sa vie.

Il ne put s’empêcher de penser à ce film qu’il avait vu adolescent, Alien, 4ème du genre, où l’odieuse bestiole était prise au piège d’une aspiration dans l’espace, un trou dans la coque fatal qui la conduisait vers une mort certaine dans l’immensité du cosmos. Il se souvient surtout du regard impuissant et terrifié de la créature, souffrant de la certitude de sa mort imminente. « Dans l’espace, personne ne vous entend crier », disait l’accroche du film. Il ne le savait que trop bien, à quelques minutes d’un baptême de l’air d’un genre unique.

Il sentit l’accélération des battements de son cœur, quelques gouttes de transpiration froide suinter sous ses bras. Le souffle court, il répondit au collègue astronaute qui lui faisait face que tout allait bien. Son regard ne devait pas le trahir, car les consignes étaient claires : aucune sortie dans l’espace en cas de risque de malaise ou de Mal du Vide. Certains de ses prédécesseurs avaient totalement pété les plombs une fois propulsés dans l’immensité. Il ferma les yeux et reprit sa respiration, fermement décidé à ne pas passer à côté de cette expérience hors du commun.

Son collègue l’aida à enfiler son casque, en vérifia le verrouillage, fit le tour de la combinaison pour contrôler la fixation des moteurs, des arrivées d’oxygène et du câble de secours. « Tout est OK, commandant ! » cria-t-il dans son micro. Une tape dans le dos, quelques paroles d’encouragement, puis il quitta son partenaire désormais fin prêt. Plus moyen de reculer. Elle était là, envahissante, la solitude de l’astronaute au moment du plongeon dans le vide. L’angoisse de celui qui ne sait pas s’il saura nager en prenant un bain de minuit avec les étoiles.

Il fit les quelques pas qui le séparait du sas avec lenteur, accordant à ce moment la solennité qui convenait. Ne pas se précipiter, profiter de toutes les secondes de ce moment qui resterait gravé dans sa mémoire. La première porte du sas se referma derrière lui, le séparant désormais du reste de vaisseau. Il vérifia une dernière fois la solidité de l’accroche du câble à sa combinaison, en arrima l’autre extrémité à une fixation de la coque et leva les yeux vers l’accès à la sortie, surmonté d’un compteur qui égrenait les secondes.

5, 4, 3, 2, 1…

Zéro.

Au ralenti, les portes s’ouvrirent. Il fut aveuglé par une lumière d’une pureté inouïe, un miracle au milieu d’un ciel à la noirceur impénétrable. Dos au Soleil qui éclairait le néant, l’astronaute contemplait les étoiles qui l’accueillaient dans leur sanctuaire. Il fut saisi par la futilité de sa mission face à la beauté écrasante de ce musée infini dont il était le spectateur unique. Il aperçut sur sa gauche un coin de la Terre, misérable boule bleue suspendue au bord du vide. Comme lui à cet instant.

Il fit un pas, ce petit pas qui le rattachait encore à la station spatiale, avec la crainte absurde d’une chute vertigineuse. Puis, en un instant qui parut des heures, il se retrouva au beau milieu du ciel, flottant tel un satellite. Corps céleste de chair et de sang aussi seul et inutile que les astéroïdes qui dérivent au hasard dans l’indifférence des cieux.

Il rit de bonheur, tel un gosse projeté en l’air par les bras de son père, libéré de la pesanteur. C’est si simple d’embrasser les étoiles, finalement. Tout est léger, rien ne compte plus que la sensation euphorisante d’être immortel. Il jeta un regard en arrière et vit la station spatiale qui s’éloignait invariablement du bout du câble accroché à sa combinaison.

Il fut alors stoppé net, le câble ayant atteint sa tension maximale. Il sentait la rigidité de ce cordon ombilical qui entravait la liberté de son mouvement. Alors, il pleura. Sans bruit. Sans troubler le silence absolu qui accompagnait son vol d’oisillon tout juste tombé du nid. Car dans l’espace, personne ne vous entend pleurer.

[A écouter]


Crédit photo « 2001 : Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick

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