La révolution sera télévisée

 

Quand j’étais petit, je me rappelle d’avoir eu peur un matin de janvier ou de février. Il faisait froid et tout le monde s’agitait dans la grande cuisine. J’avais presque 4 ans. On m’avait dit : tu restes là, tu ne bouges pas, tu ne mouftes pas. Je me rappelle des bras puissants de mon père qui me prit dans ses bras, poussant mon frère devant lui, houspillant ma mère de se dépêcher. Je me rappelle d’une grande agitation, je me rappelle des larmes de ma grand-mère, nous disant adieu. Mes oncles n’étaient pas là, mon grand-père non plus. Je ne les reverrai pas avant une bonne dizaine d’années. Je suis né dans le tourbillon d’une guerre civile qui ne portait pas ce nom. Je suis parti de cette ville avec l’étrange sensation que j’y reviendrai mais dans un tout autre état d’esprit. Se battre pour sa dignité, ne pas être considéré comme un citoyen de seconde zone, pouvoir écraser son cigare allumé sur la gueule du propriétaire qui affichait sa pancarte No Blacks, no Dogs, no Irish sur le devant de sa maison, l’humiliation au quotidien était le masque de la haine. Ce trop plein nous a éclaté un jour à la figure, depuis lors, il ne fut pas un jour où ce ne fut pas oeil pour oeil, dent pour dent. Just take a look around you at the bitterness and spite. Même, encore aujourd’hui, dans une ville défigurée à jamais par ses peace lines, les provocations fusent encore ici et là. Et un jour, il en suffira d’une pour replonger. Why can’t we take over and try to put it right ?

 

J’ai eu depuis la rage chevillée au corps, le poing qui démange, les tripes qui se révulsent à chaque injustice. Je hurle en blanc, en noir et en rouge. J’honnis le bleu et le brun. Je me sens comme Johnny Rotten lorsqu’il chante Anarchy in The UK / It’s coming sometime, une envie irrésistible de tout virer par dessus bord et avec l’eau du bain, si possible. Alors vivre aujourd’hui les révolutions par procuration à la télévision ou en cliquant sur un lien ne me convient pas. J’aurais aimé goûter de près cette joie indicible qu’éprouve un peuple à sa libération, lorsqu’il a lutté de toutes ses forces pour vaincre une tyrannie, sentir le souffle de la révolution derrière ma nuque, déguster son fruit vénéneux à pleine bouche et danser sur le cadavre des parjurés et corrompus. La révolution sera télévisée, sa bonne conscience aussi, il suffit désormais de 140 caractères pour croire qu’on ait un révolutionnaire. Mais que savent-ils tous ces gens de la peur ? De l’envie d’être libre ? Eux qui ne savent même plus aller au bout d’une lutte sociale ? La révolution sera télévisée et un jour, les sondages remplaceront ce trop plein de bonne conscience. 56% de la population soutiennent la révolution démocratique en Chine ! Vous êtes prévenus, dormez moutons, la liberté ne s’écrit plus en votre nom.

 

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