Je suis le morse

Je devais avoir douze ans. C’est ça, j’étais en 6ème, et j’écoutais déjà les Beatles depuis…ma naissance en fait. Il ne se passait pas une semaine sans que les quatre de Liverpool ne résonnent chez moi, mais cet après-midi là était toute particulière, puisque je découvrais dans un placard de ma mère un recueil de partitions et de paroles : The Beatles Complete, paru chez Wise publications.

Mon premier réflexe : trouver les paroles de I Am the Walrus. Mes connaissances en anglais de l’époque, plutôt inexistantes, limitaient jusqu’alors grandement ma compréhension des Beatles, même si on n’a pas besoin de cours pour sentir à quel point ce sont des mélodistes de génie. Je chantonnais déjà Blackbird, le refrain de Lucy in the Sky with Diamonds, et n’étais pas peu fière de pouvoir réciter les paroles de Yesterday ou Let it Be par cœur. Mais I Am the Walrus, c’était autre chose, une chanson que j’aimais profondément, mais qui restait un grand mystère, dont les seules paroles que j’arrivais à accrocher étaient « I am the eggman, they are the eggman, I am the walrus », et qui restaient dans ma bouche totalement dénuées de sens.

Je saisissais ce refrain, mais pas seulement. Il y a quelque chose que je me devais d’attraper, de chanter tout fort, de ne pas louper : le « oh oh oh, eh eh eh, ah ah ah » du chœur. Ce rire nerveux, stressant et moqueur, je l’attendais comme une occasion unique de partager un moment de communion avec cet eggman. Ce rire qui tombe comme une sentence populaire, crié par une foule qui me montrerait du doigt, n’a rien de drôle.

I Am the Walrus est resté depuis ce temps-là une de mes chansons préférées des Beatles. Une de celles qui me fait tout arrêter pour chanter chacune des paroles. Des paroles qui ne veulent pas plus dire quelque chose aujourd’hui qu’à l’époque, toutes déchiffrées qu’elles sont. Lennon, qui avait appris qu’un professeur d’anglais décortiquait les chansons des Beatles avec sa classe avait décidé de lui donner une matière un peu plus ardue qu’à l’accoutumée.

Il aurait aussi voulu démontrer, agacé par le succès de Dylan, qu’il était facile d’écrire une chanson dépourvue de sens…et que tout le monde la trouverait géniale.

« ’Walrus’ is just saying a dream – the words don’t mean a lot. People draw so many conclusions and it’s ridiculous… », raconte un John qui, au fond, est bien content d’avoir réussi son pari.

Par ailleurs inspiré par un poème de Lewis Carroll, The walrus and the Carpenter, Lennon expliquera en 1980 qu’il n’avait pas bien compris le poème…et qu’il aurait en fait dû dire « I am the carpenter ». « But that wouldn’t have been the same, would it ? ». Non, ça n’aurait pas été la même chose.

I Am the Walrus n’est donc, sur toute la ligne, qu’une profonde histoire d’incompréhension, parue sur la face b de la chanson la plus simpliste des Beatles, Hello Goodbye. Au fond, je crois que celui qui se marre bien en nous montrant du doigt, c’est John Lennon.

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