[A Song A Day] Indignant Senility Plays Wagner

Alexandre Titarenko, 1993

Il y eut d’abord une page vide, avec pour titre un simple Indignant Senility Plays Wagner et une photo énigmatique – un papier peint défraîchi – sûrement une pochette d’album. L’envie d’en savoir plus ne se manifestera que plus tard, lorsque, d’un futur mouvement de la main, le texte apparaîtra dans sa blancheur virginale. Pat Maherr est plutôt un musicien discret dans le paysage du bourdonnement permanent et les habituels acheteurs de ce genre musical n’iront pas naturellement vers lui pour se procurer son oeuvre. Pourtant, depuis plusieurs années, ce musicien endosse aisément différentes casquettes, sous d’improbables pseudos et distille à coup de CD-R et de cassettes artisanales, sa musique sur la toile. Ainsi, lorsqu’il est DJ Yo-Yo Dieting, il mixe du Hip-Hop ; avec Moms Who Chop, il touche, avec doigté, à la musique concrète. Il emmène ainsi ses doubles schizophréniques vers des contrées sonores aussi différentes des unes et des autres, pour construire au final une œuvre, certes protéiforme mais fortement intimiste.

Avec son nouvel avatar, Indignant Senility, Pat Maherr chausse ses bottes de sept lieux et part explorer un territoire familier, la musique industrielle. Ce Plays Wagner est une cathédrale fait du plus étrange grain sonore. Il ne s’agit pas d’une énième réinterprétation des œuvres de Richard Wagner, mais plutôt d’une mise en abîme de quelques pièces musicales du compositeur. Très loin de la grandiloquence du maître allemand, Pat Maherr s’amuse volontairement à assécher sa musique flamboyante. Les envolées lyriques sont ici réduites à un bourdonnement lointain ou à des brumes matinales qui s’évanouissent dès les premiers rayons du soleil. On a donc l’impression d’entrer en un lieu profane, nettoyé de tous ses desseins tyranniques et symphoniques. Les colonnes, qui portent cet édifice, sont de petites notes ténues suspendues dans les airs qui, au gré de notre pérégrination, changent de tonalité, formant une étrange mélopée. On imagine bien volontiers quelques fantômes dans ce que l’on croit être un courant d’air ou plutôt, on devine de terribles histoires. Difficile d’évoquer les paysages que m’inspire ce Plays Wagner, sans tomber dans le sous-Chateaubriand. Cependant, ces brumes persistantes me dépeignent avec force ces photographies d’Alexeï Titarenko ou me rappelle quelques détails volés aux toiles de Turner. Mais le peintre anglais, cet honnête homme, se tairait certainement devant la force musicale de ces onze pièces. Le profane, lui, entendrait la bande son d’un vieux film gothique ; certains passages inquiétants, où l’on croit entendre la musique d’un manège ou d’une retransmission radiophonique, sont autant de vieux polaroids,  jaunis par le temps, où le regard fixe de ces portraits nous scrute par delà le temps et la mort. Plays Wagner est une étrange invitation à l’introspection, à un voyage en soi dont on ne sait pas si on en ressortira indemne car plus on avance, plus la dépendance à cette musique se fait oppressante.

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