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Highway To Hell

Les années 70 se terminent, le soleil décline doucement sur une décennie, morte malgré elle. Bientôt, à la faveur de l’ombre, les années 80 prendront le relais, les années grises remplaceront les années froides et dessineront la ville nouvelle, mégalopole de verre et de béton. Il en fut de même avec la musique. Les longues chevauchées du début de la décade sont déjà à ranger au rayon souvenirs, elles ont laissé la place à une nervosité ambiante, qui a sporadiquement explosé en 1976/77. Depuis la musique a changé de visage, image protéiforme d’une civilisation qui se noie déjà dans son propre vomi, produit des bébés monstres et ne peut rien lorsque ces derniers lui crachent à la figure. A cette crise qui n’assume pas pleinement encore son nom, cette première génération déboussolée lui infligera ses premiers stigmates, pointant déjà du doigt les futurs yuppies. Si nous avions, à l’époque, écouté ces clandestins de la vie, les murs de maintenant nous écraseraient certainement moins.

Pour autant, ces exilés, archanges du nihilisme, voyaient leur rédemption par la musique. Loin des postures Art Rock, rien ne leur faisait plus plaisir que d’aller chez le pote, gratter avec lui quelques notes sur une guitare, jeter sur le papier les premières paroles d’une chanson et se lancer franco dans la composition. Ces francs-tireurs se comptaient sur les doigts des deux mains et plus de trente ans après, peu ont survécu.

Richard Hell est un rescapé. Un survivant, voire un miraculé. Le gendre idéal qui se révèle être un de ces bébés monstres. Il est intéressant de noter que beaucoup de ceux et de celles, qui ont marqué le mouvement punk, ont eu une discographie légère (à défaut d’avoir perdu la vie). Richard Hell avait tout pour devenir une des ses icônes magnifiques, suicidées par la vie. Mais il n’en fut rien, il a traversé cette époque comme un aimant, éternel sale gosse, qui a fait de sa vie un monumental bras d’honneur. Aujourd’hui, qui se souvient de ce loser stupéfié ? Nul n’a su autant personnifier un mouvement par sa morgue et ses passages éclairs que Richard Hell. La légende dit déjà qu’on lui doit le look, l’attitude. Moi je retiendrai surtout que ce fut le musicien des occasions perdues. Des Neon Boys jusqu’à Dim Stars, tout fut éphémère avec lui, comme s’il niait son aura, son indéniable charisme et son non moindre talent. Mais en fait, si on suit bien sa carrière, on devine aisément que la musique était pour lui était un pis-aller, un passe-temps. Ce qui intéressait Richard Hell, ce n’était pas les notes de musique mais les mots, ceux qui s’alignent sur une page blanche, qui s’allient en une farandole textuelle. Poète tu voulais être, poète tu deviendras.

Aussi, peu peuvent comprendre et décrypter cette séquence vidéo dans laquelle on voit un Tom Verlaine impérial tentant d’apprendre tant bien que mal Venus à Richard Hell. Certains voient un maître donnant une leçon à un élève ; moi j’y ai vu un Richard Hell goguenard, se foutant du sérieux et la discipline voulus par Verlaine. Il était déjà ailleurs l’ange maudit ; Tom Verlaine ne pouvait pas savoir que le trublion qu’il avait en face de lui, imaginait déjà un Blank Generation marqué au fer rouge. Oui, les mots habitaient la cervelle de Richard Hell. Ses lignes de basse n’étaient qu’un effet secondaire de ses dérives opiacées. La rigueur froide de Verlaine ne pouvait que le déranger. Même si on ne connait pas réellement les raisons du départ de Richard Hell de Television, le recul historique nous laisse percevoir que le bassiste n’aurait pu dompter sa nature bouillonnante. Richard Hell devait initier, créer, pousser les autres, être le leader naturel. Mais son malheur fut qu’à chaque fois, il rencontra une ribambelle de génies et eut la curieuse idée de vouloir s’associer avec eux.

Prenons l’épisode Heartbreakers. Sur le papier, ce fut certainement le meilleur groupe au monde. Jerry Nolan et Johnny Thunders virés des New York Dolls le même jour que Hell de Television se retrouvent et décident de fonder les Heartbreakers. S’en suivra une période à couteaux tirés dont le point d’orgue sera le morceau Chineses Rocks, complètement écrit par Dee Dee Ramone, complété par Richard Hell, volé sans vergogne par Johnny et les siens. Richard Hell explique son départ des Heartbreakers non sans acidité dans Please Kill Me :

Ça a commencé à m’irriter, la crétinerie des chansons qu’écrivaient les Heartbreakers. Ça sonnait bien, mais, tu comprends, c’était genre : “On sort ensemble, je ne peux pas te quitter des yeux – je ne peux pas te REGARDER.” Je ne voyais pas du tout ce que ça pouvait bien vouloir dire.

Encore une histoire de mots. Des mots volés, des mots mal écrits. Chinese Rocks qui figurera et ouvrira le seul album de Johnny Thunders & The Heartbreakers sera l’unique succès du groupe. Il faut dire que ce titre surnageait les autres compositions et de loin. Il avait déjà une caractéristique bien Ramonesque : l’introduction one, two, three, four était, rappelons-le, la marque du groupe et puis dès le deuxième vers le They said, hey, is Dee Dee Home, on entre de plein pieds dans le vif du sujet, jusqu’aux deux strophes écrits par Hell qui habillent définitivement la chanson de son aura malsaine :

The plaster’s falling off the wall
My girlfriend’s crying in the shower stall

Deux petites phrases et d’un trait de crayon, une ambiance s’esquisse, une scène de vie se découvre dans son implacable nudité, l’héroïne fait son oeuvre. Richard Hell ne revendiqua jamais la paternité de ce titre ; à ses yeux, il était l’oeuvre de Dee Dee Ramone avant tout. Alors certes, le génie musical de Johnny Thunders transparaît dans son interprétation, après tout ce dernier n’était-il pas un virtuose de la six cordes ? Oui, Thunders et le reste du groupe donna vie à cette chanson, tout comme plus tard les Ramones enregistrèrent une version nerveuse, sèche et dépouillée. Pourtant, elle  est bien le porte-étendard d’une génération de porte-flingues mal lunés, déjà en rupture avec elle-même.

Puis vinrent les Voidoids. Ici, il n’est plus question de mots volés et de mots mal écrits. Autre histoire, autre page blanche. Le patron, c’est lui cette fois-ci et il prend soin de prendre des seconds couteaux qui ne lui feront pas d’ombre. Mais Richard Hell est un garçon honnête, junky dans l’âme, mais profondément honnête. Il porte Blank Generation depuis des années. Il l’a joué avec Television, puis avec les Heartbreakers et enfin avec son groupe. Ce morceau a muté, s’est transformé au gré des années ; il l’a réécrit, modifié ici et là par touche impressionniste la musique mais l’ossature est restée malgré tout la même. Pourtant, en 1977, lorsque paraît le premier album des Voidoids, Blank Generation est crédité des noms de Richard Hell et du guitariste Ivan Julian. Hell expliquera, plus tard, que ce dernier avait complètement réécrit l’intro du morceau.

Avec cet album, le souhait de Hell se réalise : les mots et le style sont replacés

au coeur de la chanson. A dire vrai, Blank Generation est plus qu’un album, c’est certainement le plus beau livret de l’ère punk. Et même si sa chanson phare est un hymne nihiliste, chaque vers du titre fait mouche et montre la qualité de songwriting de Richard Hell.

I was sayin let me out of here before I was
even born–it’s such a gamble when you get a face
It’s fascinatin to observe what the mirror does
but when I dine it’s for the wall that I set a place

Pour trouver son équivalent, il faut traverser l’Atlantique et chercher du côté des Sex Pistols qui avec Pretty Vacant donnèrent une parfaite réplique, jusque dans l’intro. Deux faces d’une même pièce, deux morceaux d’un même puzzle, deux titres d’une même analyse, deux cris d’un même dégoût. Johnny Rotten et Richard Hell constatent et analysent mieux que quiconque les effets pervers d’une société occidentale qui annihilent toute personnalité. Ces deux chansons symbolisent la naissance de l’individu incertain et dénoncent l’homme qui devient un creuset, vidé de toute émotion. La crise produit déjà ses effets, mais nous ne le savons pas encore, mais deux gamins nous le crachent à la gueule.

Etait-il difficile de passer à autre chose après un tel album et surtout une telle chanson ? Ou bien trop occupé à se shooter, Richard Hell s’oublia totalement et devint le portrait vivant de sa chanson, tel un Dorian Gray punk. Un silence de cinq ans suivi la sortie de Blank Generation et nul ne sait vraiment ce qu’il advint de Richard Hell durant cette période. Lui, le fringuant et simillant junky se noit-il dans sa dépendance à l’héroïne ou à l’écriture ? Les deux ? On ne sait. Mais le poète, celui qui fut le plus punk d’entre les punks, revint avec Destiny Street, un ultime effort avant de tirer sa révérence à la scène musicale. Il le sait que sa génération est déjà morte, alors il lâche la vapeur dans cette dernière tentative. Dès les premières notes de The Kid With The Replaceable Head, on sait d’avance que Richard Hell signe un digne successeur à Blank Generation. Même si le son est globalement pourri (Richard Hell l’a complètement réenregistré l’année dernière avec d’autres musiciens), on retiendra encore une fois que les paroles sont d’une rare précision chirurgicale. Chaque mot est pensé, la métrique de chaque vers est travaillé et au final, le songwriting est encore une fois impressionnant.

En 1984, Richard Hell se retira de la scène musicale et même s’il y eut la petite parenthèse Dim Stars avec Thurston Moore, Steve Shelley et Don Fleming en 1992, il raccrocha définitivement sa basse et au passage, sa seringue. Il devint ce qu’il avait toujours été au fond : un écrivain.

[A écouter]

Crédits photos Made In Babilonia

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