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Europe Endless
Il fut un temps, où musicalement nous n’étions pas très fiers d’être européen. La plupart des groupes singeaient les artistes américains et ceux-ci étaient très heureux de rester américain, sauf si vous ressembliez à quatre chevelus de Liverpool. Personne ne désirait être Belge, par exemple… Excepté peut-être Scott Walker.
Encore heureux qu’il n’a pas fallu attendre l’insulte de Donald Rumsfeld pour nous réveiller. Dans les années 70, l’Europe s’est découvert un futur musical commun. Sous l’impulsion de quelques artistes tout aussi chevelus (ou pas), les David Bowie et autres Brian Eno posèrent les bases utopiques d’une Europe débarrassée de son complexe d’infériorité vis-à-vis du cousin américain. Low est encore aujourd’hui le plus européen des albums pop/rock, le seul encore aujourd’hui qui donne l’impression que l’Europe allait au-delà de nos périphéries musicales habituelles. L’Europe des années 70 inventaient pour la première fois sa propre musique moderne qui ne soit pas héritée du rock traditionnel, à base de séquenceurs, de vocoders, de boîtes à rythmes et synthétiseurs. Et arriva ce qui arriva, les années 80 suintèrent d’europhilie synthétique. Il suffit de s’attarder un instant sur les pauvres arpèges electro-pop d’Ultravox, emmené par Midge Ure, et son hymne pompier Vienna pour mesurer l’impact de cette révolution.
On cernait votre identité musicale par la ville que vous affichiez ouvertement. A Berlin, vous portiez le noir ; A Paris, vous buviez votre petit noir à la tasse d’un café, façon Style Council. Votre identité culturelle était votre carte de visite et on ne vous traitait pas de plombier polonais.
Avec Can et Neu!, Kraftwerk donna à l’Allemagne son identité sonore, celle d’un pays qui avait enfin tourné la page de son histoire récente pour se tourner à nouveau vers l’avenir. Europe Endless est un carnet de voyages truffé de clins d’oeil, un hymne pop que des générations d’artistes européens s’approprièrent. Il en va autrement avec John Cale, Scott Walker et Neutral Milk Hotel, la nostalgie de la vieille Europe se tapit parfois dans les plus fines mélodies : Scott Walker reprend Amsterdam de son idole Jacques Brel, John Cale s’arrête un moment sur ce continent tombé en disgrâce et Jeff Mangum déclame son amour à Anne Frank. Joy Division prit le temps d’écouter attentivement Low et Warsaw s’inspire directement de Warszawa et ce coup de rein punk sec et disgracieux allait ouvrir la voie à une production bien typée, celle de Martin Hannett.
Mais l’Europe ne se résume pas uniquement au sang coulé, à ses dictateurs et à ses guerres dévastatrices. On peut très bien aller coincer une bulle bruyante à Rome avec The Legendary Pink Dots, se prélasser dans le jardin de l’Europe avec John Foxx, se dire que Paris est en avril la plus belle ville au monde, évoquer les horizons norvégiens avec l’envie de voir une aurore boréale ou tout simplement s’attarder un peu à Moscou.
L’Europe est ainsi faite, qu’on peut la visiter ici et maintenant, dans son fauteuil et avec une paire d’enceintes. Smoke and lingers around your fingers.
[A écouter]
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