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Du trop plein de chronique

Il est des articles qu’on aimerait ne pas écrire. Mais l’inflation galopante est telle que je me sens obligé de prendre mon plus beau clavier et dire ce que je pense, surtout lorsqu’on veut nous faire croire que la multitude est bonne pour la santé. Il en va aujourd’hui des webzines musicaux comme des savonnettes, à savoir qu’il y en a beaucoup et la plupart glisse entre les touches du clavier. Ces temps derniers, nous avons vu fleurir bon sur quelques sites dont je tairai le nom,  des conseils sur comment écrire une chronique ? ou plutôt comment écrire une bonne chronique ? Sujet particulièrement captivant par sa vacuité, surtout lorsqu’il confond allègrement critique et chronique.

Proust, Sainte-Beuve ou plus récemment George Steiner et Pierre Jourde ont su nous expliquer ce qu’était une bonne ou mauvaise critique,  leurs écrits référencés, argumentés et passionnants touchaient au plus près la substantifique moelle de cet art majeur tant décrié et surtout incompris. Car, une critique, mes amis, est l’art de savoir juger une oeuvre d’art. Oui c’est un art , il y a même des écoles de pensée, des théoriciens de la critique dont le but est de toucher au plus près  l’oeuvre par le prisme du jugement formaliste (Proust) ou positiviste (Sainte-Beuve). La critique n’est donc certainement pas un avis. Le critique se fiche de l’avis comme de sa première chemise, de même il porte à la lanterne tout ce qui s’apparente au goût.

Jugement ? Avis ? Le pauvre godillot du web pensera, à tort, que ces deux mots veulent dire la même chose. Je leur laisse le soin de consulter le seul dictionnaire digne d’intérêt de nos jours : le Petit Robert. Non pas Google, vilains sacripants, apprenez à savoir utiliser un dictionnaire papier. Cet exercice peut s’avérer utile, pour l’avenir.

Mais, amis lecteurs, revenons à notre définition initiale. Qu’en est-il de la chronique ? La chronique, mes amis, relate les faits. Elle raconte une histoire, dans l’ordre chronologique si possible. Ça peut être aussi un article qui traite d’un même sujet dans un journal. Une chronique n’a pas pour principal fondement de donner un avis ou un jugement. Une bonne chronique est généralement neutre. C’est un exercice éditorial passionnant et les plus grands journalistes y excellent.

Cet exercice de définition étant terminé, tournons-nous maintenant vers notre trop plein de chronique/papier/brouillon que la blogosphère musicale nous assème à grands coups de Bible sur la tête, quotidiennement. Il est un fait que personnellement, j’ai de plus en plus l’impression de naviguer dans un univers intellectuellement et culturellement inepte. Lorsque celui-ci n’est pas intéressé par un classement bidon, la quête du St Graal semble être devenue l’ultime raison pour pondre au kilomètre des chroniques/papiers/brouillons. Entendez par là que ces bonnes âmes tueraient pères et mères pour avoir un disque ou une place de concert, gratuitement. De fait, lorsqu’on les lit, on se demande si la sincérité de leur propos n’est pas à mettre au diapason des bienfaits (ou pas) prodigués  par l’attaché de presse. On est bien loin ici de l’esprit qui animait les premiers audioblogs français, pour qui le maître-mot était échange et surtout entraide, surtout lorsque l’un des leurs étaient menacés par la méchante SACEM.

Cet esprit a disparu, remplacé par le malin mercantile. Il n’est que de parcourir les allées virtuelles de n’importe quel webzine musical ou audioblog pour apprécier la rhétorique gastronomique dont s’accompagne les articles. Cela en est même devenu l’accommodement indispensable, au même titre que le commentaire tend à avoir plus d’importance que le texte. Il ressort surtout que désormais, dans le domaine musical, l’appellation ne sert plus qu’à palier l’absence de ce qu’elle désigne. C’est par un étrange retournement de langage qu’aujourd’hui, on admet bien volontiers la suprématie de l’avis argumenté, désigné allègrement par le terme chronique. Alors même que le mot est détourné, on lui reconnait une position ultime. Il ne manque plus qu’à la panoplie, le tampon « appellation d’origine contrôlée » pour que le tour de vis soit effectué.

Et c’est donc dans ce cadre pré-défini que nos amis godillots s’empressent de donner leurs précieux conseils sur comment écrire une bonne critiquehronique ? On m’objectera qu’ils ont le droit de dire ce qu’ils pensent, que je suis un pisse-vinaigre, etc. Oui, assurément, certes… Et c’est pourquoi il est temps d’affirmer haut et fort que toute cette glose savante provoque en moi une dyspepsie aigüe. Car mal m’en a pris, j’ai failli tout lire. Mais dès la première concordance de temps mal appliquée, une envie irrépressible me prit d’affirmer que ces pieux godillots avaient du mal à appliquer ce qu’ils affirment si… longuement. Ainsi donc, je devrais suivre les conseils de personnes qui ne connaissent même pas la définition du mot mais qui, par un jeu des miroirs virtuels assez impressionnant, donnent de l’écho à ce conseil. Je rigolerais de bon coeur à tant de fatuités, si le ton condescendant employé ne relevait pas de cette même gymnastique faite d’ignorance et d’engouements médiatiques.

Comment appeler autrement ce conditionnement massif et virtuel ? Puisqu’apparemment, jouer les perroquets et suivre les autres servent de caissons de résonance, je ne résiste pas à l’envie de citer Novalis : « On comprendra habituellement mieux l’artificiel que le naturel. Le simple réclame plus d’esprit mais moins de talent que le complexe. »

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