Dreams never end

 

Elle a cousu une grande partie de la nuit. Les drapeaux sont prêts, propres, pliés. Elle les a soigneusement dissimulés à la cave, avec le reste. Puis elle a attendu le lever du soleil, il ne faut pas attirer l’attention des voisins. Elle range habituellement une partie des réserves de nourriture à la cave, pour avoir l’occasion d’y descendre régulièrement. La cave est saine, ordonnée, la cache est invisible. Rien dans sa vie ne peut laisser soupçonner qu’elle participe encore à des activités séditieuses.
Aujourd’hui c’est la commémoration. On célèbre les martyrs anciens. Il faut faire attention, les paramilitaires n’aiment pas. Le rassemblement se tient dans une propriété privée. Ils ne peuvent ni l’interdire ni l’attaquer. Chez Marc, derrière les haies de la grande villa, on est à l’abri des regards. On peut déplier les drapeaux, mais pas chanter. Avec la musique jouée un peu trop fort, on pourra discuter un peu. Pas trop longtemps. Si on est d’humeur, on dansera peut-être.
Le plus risqué c’est le transport des drapeaux. Les symboles interdits sont punis de longues peines de prison. Ils n’ont jamais deviné que cette femme insignifiante porte des drapeaux, deux sous ses vêtements, deux au fond du caddie rempli de victuailles pour le repas qui suivra. Sous prétexte de l’anniversaire de Marc. Autrefois, Marc l’agaçait. Son aisance de jeune premier, la fortune de sa famille, elle n’avait pas confiance. Pourtant, il est toujours là. Il est actif, même si elle ignore les détails.

C’est en passant le pont qu’elle se sent vulnérable. Elle sait bien qu’il n’y a plus, depuis longtemps, de snipers sur les toits de la cité administrative. A découvert, elle doit s’assurer que son pas égal ne trahit pas le pincement qu’elle ressent, là dans le bas du dos. Elle ne doit pas tourner la tête vers le noir tourbillon, à l’approche de la rive droite. Pourtant, rituel, elle y jette un regard. Il a finalement quelque chose de rassurant. Une issue plus qu’une menace.
Elle se souvient des combats sur ce pont, l’avancée le premier jour, l’euphorie à l’aube de la bataille décisive.

Dix-sept ans déjà. Il ne sortira pas vivant, elle le sait. Elle ne peut pas lui rendre visite. Depuis l’Exception, c’est le silence définitif pour les politiques. Pas de courrier, pas de parloirs, aucune communication avec l’extérieur. A quelques reprises elle a eu des nouvelles, par les compagnes de codétenus de droit commun. Elle sait qu’il tient. Il ne sortira pas. Sauf si.

Pour les activités courantes, on transmet les informations sans contact direct. Une seule fois dans l’année, on se retrouve pour la commémoration. On se prend dans les bras, on se touche les mains. On se mouille un peu les yeux. On a pardonné depuis longtemps les vieilles querelles. Sur le chemin du retour, près de la nuit, elle dansera d’anciennes musiques aux mélodies simplettes portées par des guitares basses.

Autrefois, elle aimait flâner au bord du fleuve, près des entrepôts désaffectés.

Là-haut des entrailles des tourbières sourd.
Du plateau devient limpide, aux villages indomptés.
Flot noir endigué inquiet traverse la ville.
Forme un tourbillon puissant derrière le pont le plus large.
Loin l’océan.

Aujourd’hui, comme les autres jours, elle sait précisément ce qu’elle a à faire.

[A écouter]

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