Dans la peau d’Edward

 

Hier après-midi, j’ai ruiné mon champ des possibles. Je regardais calmement les gens qui passaient tranquillement devant la devanture du Starbucks, normalement pressés, dans une économie de gestes qui consommait justement son besoin de désir du temps et de biens matériels. En sirotant ce café Latte, je sentais les nœuds de mon dos se détendre, la chaleur du breuvage se répandait lentement en moi, comme un baume cicatrisant. Les yeux rivés dehors, je suivais le rythme désynchronisé de tous ces pas perdus. J’aimais à imaginer que l’énergie produite par la marche résoudrait certainement les problèmes d’énergie dans le monde et réduirait du même coup sérieusement les problèmes écologiques de cette planète. On se rassure comme on peut.

Aux abords de ce monde, j’ai l’impression d’être un personnage immobile d’un tableau d’Edward Hopper, mes gestes à jamais peints dans une posture, attablé à une table, me concentrant sur mon café ou plat. Une jolie jeune femme est en face de moi qui demande toute ma concentration alors que le monde autour de moi vaque à ses occupations ordinaires. Je ne fais guère attention aux vieux idiots qui cachent leur vilaine bouche et clignent des yeux en regardant les formes par trop avantageuses de certaines serveuses. C’est dimanche, la solitude fait encore plus mal : les retrouvailles de certains leur rappellent la visite qu’ils n’auront pas. Ils ne se plaignent pas – contrairement à beaucoup – quand ça arrive : il est doux pour ces petits vieux d’écouter la vie d’un restaurant. Il commence à pleuvoir, mon regard se porte à nouveau dehors. Mon café Latte refroidit, mais je n’en ai cure. J’observe trois petites fillettes qui tournent en rond autour d’un lampadaire, d’une voix que je n’entends pas, je les imagine chantant quelques chansonnettes et puis, échappant brièvement à la surveillance d’une mère trop occupée à converser avec sa voisine, elles commencent à patauger dans les flaques naissantes et la capuche enlevée, les cheveux dégoulinant d’eau, elles inventent de nouveaux jeux, toujours aussi silencieux pour moi.

J’imagine sans peine la suite de cette scène : la mère courroucée après ces enfants, les reprenant en main vigoureusement, les enjoignant à rester près d’elle désormais. J’imagine le lendemain les nez qui coulent, les premières quintes de toux et les premières fièvres. Cinq minutes d’inattention et un rhume vient gâcher un début de semaine. En sourdine, entre les murs d’une maison, reniflements et légers gémissements, la parfaite panoplie de la maladie.

Le spectacle de la rue me plaît de plus en plus. Je reprends un autre café Latte, bien chaud. Mais cette nouvelle boisson ne me requinque guère, cette fois-ci. Je me brûle, mon œsophage se rétracte à cette soudaine agression. A mon tour de tousser – violemment – et de répandre des miasmes de mon être autour de moi.

Et je me retrouve à nouveau dans ce tableau de Hopper, attablé, penché sur mon assiette. Je n’écoute plus ma compagne de table, son bavardage incessant commence à me fatiguer. Je me retiens de lui ôter d’une pichenette son chapeau, j’ai toujours détesté cette mode stupide des années 20. Je ne fais plus guère attention à mon entourage, je voudrais être à nouveau en 2012, sous la véranda du Starbucks et assumer pleinement le regard que je porte sur mes autres contemporains.

Je reprendrai bien en fait un autre café Latte.

Juste un.

Sans me brûler.

Mais le calme sera de courte durée. Ma femme et mes enfants me rejoignent et s’installent. Je remets ma causerie introspective et mon observation à plus tard. Nous allons chercher quelques encas pour grignoter. Je me penche en avant, je n’ai pas fait attention que ma femme avait oublié de retirer son chapeau.

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