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Cette année-là
L’année dernière, je m’étais contenté de raconter mon année musicale 2010 avec une liste à la Prévert. Faîtes vos courses, m’sieur, m’dame ! Tout ce que je vous propose est garanti 100% écoutable et buvable jusqu’à plus soif. En 2010, il y avait eu beaucoup de bons disques ; au contraire, 2011 se révèle être une année de disette, peu de grands disques, beaucoup de redites, énormément de bouses un peu trop encensées et quelques futures belles arnaques à la Arcade Fire.
Cette année-ci, je n’aurai pas écouté de musique qui tire à boulets rouges sur tout ce qui bouge, une musique qui inspire une saine méfiance parce que compréhensible à la première écoute, une musique qui angoisse suffisamment son auditeur sur l’état du monde pour que celui-ci n’y revienne pas tout de suite, une musique qui amène à une compréhension aiguë de notre situation catastrophique. Non, je n’aurai écouté qu’une musique aux ombres informes, profondément individualistes, faussement introspectives, dialoguant plus avec les morts-vivants qu’avec les vivants. Je n’ai pas entendu de morceaux qui accompagnent une vie de murmures mais uniquement un bavardage incessant et stérile. La musique est devenue l’expression d’une nouvelle barbarie, un divertissement si raffiné qu’il invite l’auditeur à l’inattention, l’enfermant à jamais dans une bulle, l’isolant des réalités, le réduisant à l’état de fétichiste. La sortie des sessions de SMILE des Beach Boys en est le parfait exemple. L’auditeur qui acclame cette sortie serait bien incapable de remarquer que ce non-événement normalise et fétichise une période morte il y a 40 ans. Lorsqu’on se focalise ainsi sur le passé, le présent est oublié et on ne construit pas l’avenir. Il en est de même avec la musique. Si aujourd’hui, les Stones ou les Kinks sortaient des inédits des années 60, le succès serait tel que la tête nous tournerait.
En 2011, je n’ai pas encore trouvé nos chroniqueurs du quotidien, ces jours crasseux qui composent nos vies, des gars et des filles qui scrutent leurs présents pour me raconter mon avenir.
Je n’ai pas besoin qu’on m’infantilise à coup de rééditions, je n’ai pas besoin d’actes aussi conservateurs pour savoir que tel ou tel groupe mort sorti un jour de bons disques, je n’ai cure des modalités d’écoute qu’on essaie de m’imposer. En revanche, j’ai besoin qu’on me dérange dans mes certitudes et me bouscule dans mes raisonnements. Ces quelques artistes, qui suivent, auront eu au moins le mérite de ne pas avoir assoupi ma conscience.
Quoi qu’il advienne, ils resteront des compagnons d’écoute. Je ne me souviens pas d’avoir entendu un jour un mauvais album de Wire. Ils font presque peur d’ailleurs. Cette régularité dans la qualité est de l’ordre de l’inhumain. Wire avance tranquillement sur son chemin musical : ils n’ont plus rien à prouver et c’est parce qu’ils se sont dégagés de ces obligations de résultat, qu’ils délivrent depuis leur retour en 2002 de très bons albums. Oh certes, ils ne surprennent plus, nous sommes loin de 154 ou de Pink Flag, mais il y a dans leurs chansons une sincérité à fleur de peau qui vous transperce dès la première écoute. Et puis cette exigence qui atteint des sommets sur des titres comme Adapt (le plus beau titre de cet album), ces paroles concises et précises d’un songwriter hors-norme dont on peut savourer chaque seconde sur Please Take ou Two Minutes, suffisent à prendre conscience du simple génie de ce groupe. Wire, plus de 30 ans de carrières et 11 grandes chansons en plus dans la besace d’une discographie exemplaire.
The Caretaker – An Empty Bliss Beyond This World
J’aime les ombres, j’aime lorsque l’obscurité naît en contre-jour, j’aime me souvenir de telles ou telles périodes de ma vie, j’aime bavarder à demi-mots avec certains fantômes de mon passé. Leyland Kirby aura sorti cinq albums en 2011, que ce soit sous ce pseudo ou sous The Caretaker : cinq albums qui inlassablement observent le passé pour mieux nous conduire vers un ailleurs que seul Kirby semble connaître. An Empty Bliss Beyond This World nous invite à un étrange voyage dans le passé, est-ce l’époque victorienne ? Ou plutôt comme le laisse présager le tout premier titre, les Années Folles ? Mais des années folles façon Cabaret Voltaire, où l’on sent que tout peut déraper malgré l’apparence solennité de la musique. Travailleur inlassable de ces sons d’un autre temps, The Caretaker nous emmène dans un labyrinthe, avec comme seul fil d’Ariane, la nostalgie d’un monde doré et oublié de tous… Expérience musicale assez effrayante et déroutante, lorsqu’on s’y laisse prendre.
Ricardo Villalobos / Max Loderbauer – Re: ECM
L’objet musical non identifié de l’année. Lorsqu’un berlinois d’adoption mûrit le projet d’une association avec le délicat Max Loderbauer pour revisiter le répertoire du label allemand ECM, on a comme résultat un album de micro-house ou de techno minimal. Que pouvions-nous espérer d’une telle rencontre, entre l’univers minimaliste des deux compères et l’esthétisme froid et parfois sans âme d’ECM ? Villalobos et Loderbauer échappent à l’écueil en rendant humaine une musique qui s’est parfois perdue en route. Les deux compères ne proposent pas de remixer les oeuvres choisies mais au contraire de les re-contextualiser dans un nouvel univers sonore. En fait, ils ne revisitent pas les morceaux mais en créent de nouveaux à partir de la matière brute existante. Certains titres ainsi retravaillés gagnent en intensité, comme le Rekondation d’Arvo Pärt, par le simple jeu d’une mise en retrait des choeurs du morceau original. Une beauté sépulcrale se dégage de cet album, on touche même parfois le sacré mais les deux musiciens n’oublient pas de rendre cet exercice profondément humain en y introduisant des accidents soniques.
a.P.A.t.T – Nosferatu Eine Symphonie Des Grauens Soundtrack 1922
Ça commence bizarrement. Une entrée à la Sunn o))), puis ça continue avec de la musique de chambre. a.P.A.t.T, vous ne pouvez connaître si vous n’êtes pas au fait de la musique avant-gardiste anglaise. Le groupe est relativement connu dans son pays d’origine, pour ses travaux multimédias notamment. En revisitant la musique originale d’un classique du cinéma allemand, le groupe s’amuse à démystifier ce satané vampire, en prenant à contre-pieds la bande originale. Ça commence comme du Sunn o))), puis ça continue par de la musique klezmer, puis par… une ritournelle pop… L’expérience est totale, lorsque vous regardez le film avec ce collage musical incongru. L’oeuvre de Murnau y retrouve une seconde jeunesse, grâce à une équipée déconcertante.
Eux, ils traversent les années sans faire grand bruit. Et pourtant album après album, le duo s’impose peu à peu comme un groupe incontournable dans le soundscaping et le drone. Avec Air Museum, ils électronisent leur musique et nous offrent la meilleure bande originale du prochain film de science-fiction de Ridley Scott… A moins qu’on est le droit à une nouvelle musique originale de l’Age de Cristal ou même de Blade Runner. Ces titres sont en effet à une invitation à redécouvrir une certaine science-fiction des années 70. Non pas celle biberonnée par George Lucas ou Steven Spielberg, mais par Tarkovski. Par exemple, Sequel collerait parfaitement à Stalker ou bien à un film de John Carpenter ? Faites votre choix.
Jody Redhage – Of Minutiae and Memory
Je n’ai pas aimé cet album, à la première écoute, ni à la seconde, ni à la troisième. Le violoncelle, la voix grave qui s’empatte, l’orchestration… Tout me faisait penser à Dead Can Dance, le glamour et la finesse en moins. Encore aujourd’hui, je reste circonspect, incapable de décider si en fait, je tiens une perle ou une belle bouse. Mais il y a ce titre Of Memory and Minutiae qui m’interpelle, me questionne, me chiffonne alors oui pourquoi ne pas se laisser aller, pour une fois, loin de toutes ces considérations… Oublier les influences et écouter tout simplement la beauté d’une voix accompagnée par un violoncelle qui déconstruit tout ce qu’il souligne.
Mick Harvey – Sketches from the Book of The Dead
L’élégance muette d’un homme. Pourra-t-on dire un jour de Mick Harvey qu’il a façonné dans l’ombre un son, un esprit, une âme ? Pourra-t-on dire de cet homme qu’il aura contribué à un rock exigeant, à l’instar de Wire ? Pourra-t-on affirmer que Sketches from The Book of The Dead est à l’image de ce grand musicien, magnifique et classieux ? Sait-il Nick Cave qu’en perdant Mick Harvey, il a perdu l’âme des Bad Seeds ? Oui, certainement. Et pour une fois, sortons les poncifs et les avis primaires du frigo : cet album est grand de bout en bout. Et ne me faîtes pas chier car j’ai raison.
Parfois, vous croyez que l’année est terminée. Nous sommes en novembre, il fait un temps de chien, la musique que vous écoutez vous emmerde, un peu. Puis le miracle surgit de nulle part, en 140 caractères sur Twitter. Le label Ghostly annonce la sortie du nouvel album de Jacaszek. Vous aviez laissé le compositeur polonais dans une église fin 2009, avec Pentral, bel hommage à peine déguisé à son compatriote Gorecki. Mais vous avez encore dans les oreilles la magnifique découverte que fut Treny l’année précédente. Vous continuiez à écouter régulièrement le beau morceau qu’était Lament, petit chef-d’oeuvre de musique électronique intimiste. Et puis ce tweet qui vous annonce la sortie de Glimmer. C’est la fin de l’année, les miracles existent : Jacaszek reste dans la veine de ses deux premiers albums, mais l’évolution est flagrante. La beauté glaciale de Treny fait place à une musique de chair et de sang, organique, invitant votre âme à jouer à cache-cache avec votre esprit.
Fovea Hex – Here is Where We Used To Sing
Parfois, vous souhaiteriez que l’année se finisse, vite et dans un souffle. Qu’on ferme cette parenthèse, qu’on l’oublie, qu’on passe enfin à autre chose. Paradoxalement, vous aimeriez aussi conclure en beauté, sur un magnifique album par exemple. Sur celui de ma compatriote, Clodagh Simonds, entre autres. Mais les mots s’essoufflent et vous avez du mal à finir cette phrase, votre main tremble, le stylo hésite, l’encre bave. Seuls restent les points de suspension… Et un disque. Une voix pure comme le cristal, une musique légère mais infiniment triste qui soulève votre coeur de mille et un sanglots. Parfois, vous aimeriez que l’année se finisse mais les forces vous manquent pour clore ce chapitre… Alors il vous reste ce disque, simple et beau qui accompagne votre spleen et finalement, votre sommeil.
Ne pas s’arrêter. Surtout pas. Continuer, coûte que coûte. De Mexico à Vienne, en passant par Montréal et Amsterdam, Angelica Castello est une citoyenne du monde. Ne pas s’arrêter. Surtout pas. Continuer, coûte que coûte. Bestiario commence par un mauvais morceau, du bruit enrobé par du mauvais Fennezs. Ne pas s’arrêter. Surtout pas. Continuer, coûte que coûte. Puis vient l’éclaircie dès le second morceau jusqu’au final éblouissant, où l’on croise dans une furia majestueuse Ligeti et Ghedalia Tazartes. En quelques longues foulées, la mexicaine pose une nouvelle grammaire du bruit, celle d’un tour du monde des mouches… Inquiétant et parfois morbide.
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