Alex Chilton, Ballad of a Thin Man

Alex Chilton

Par une étrange coïncidence à chaque fois qu’un artiste que j’apprécie réellement décède, je l’apprends dans un endroit incongru. Par exemple, lorsque j’appris la mort de Gainsbourg, j’étais dans une buvette de gare, à siroter une bière, en attendant le train qui me ramenait à Paris. Lorsque la radio cracha cette information, le soleil se voila légèrement et comme une mauvaise blague, je ne pus m’empêcher de dire au serveur “Une autre, s’il vous plaît”, comme si la mauvaise bière pouvait chasser la vague de tristesse qui déferla en moi au moment de cette annonce. Il y en eut plein d’autres depuis. A la mort de Cobain, j’ai crû mourir de peur lorsqu’un gamin hurla derrière mon dos, à un stand du Salon du Jeu, “Kurt Cobain s’est suicidé !”.

J’appris la mort d’Alex Chilton au retour d’un déplacement professionnel. Coupé durant deux jours de mes sources habituelles d’informations, je n’avais pas eu vent de sa mort. L’apprendre ainsi après tout le monde permit sans aucun doute de digérer plus facilement son décès. Peut-être. Je n’ai eu alors qu’une seule obsession, écrire un bout de papier sur Chilton, comme j’ai pu écrire sur Rowland S. Howard, l’autre grand looser magnifique disparu quelques mois plus tôt. Je jetais donc les premiers mots sur une page blanche, mais ils sonnaient creux, complètement dépourvus d’âme et de sensibilité. Il faut dire que je ne supporte pas les nécrologies, ces papiers de la mort, antre mortifère de l’écriture journalistique par excellence. Ça me fait chier de lire une pseudo-analyse de la discographie avec le coeur en bandoulière, dans un style journalistique pré-formaté, le tout mû par une sensibilité de caniveau. Oui, j’allais écrire ce papier sur Chilton, mais pas tout de suite. Non, je ne crierai pas avec les loups, au génie disparu et à l’artiste trop méconnu. Non, je ne chanterai pas les louanges d’un mort qui fut tout aussi brillant que médiocre. Non, je n’écrirai pas tout de suite sur un type, dont personne ne connaissait réellement la discographie et dont la plupart la découvrit partiellement le jour de sa mort.

Alex fut un dandy de la vieille école et Chilton, un paumé parmi les paumés, qui tenta de survivre à l’éphémère gloire qu’il gagna à la fin des années 60 et au début des années 70, avec les Box Tops, puis évidemment avec Big Star. Il fut et restera à mes yeux la meilleure incarnation de la chanson de Bob Dylan, Ballad of a Thin Man, histoire d’un homme qui débarque dans un cirque et ne comprend rien à ce qui se passe. Alex Chilton, c’est le Mr Jones de cette histoire, celle d’un ado qui connut la gloire trop tôt, ne comprit pas grand chose au grand barnum d’alors et regarda partir le petit frère Chris Bell vers d’autres horizons, sans trop savoir pourquoi. Il y eut bien après quelques coups de génie comme ce Alex Chilton and The Cossacks, réunissant Richard Lloyd de Television et Chris Stamey, futur dB’s, avec qui il signa sa plus belle chanson, Bangkok. Oui, Alex Chilton fut cet éternel adolescent perdu dans le grand tout de l’industrie musical. Tour à tour génial et médiocre, vraie pop star et inconnu du grand public. Le parfait grand frère et compagnon de nos nuits trop arrosées, trop fêtées.

Je fais partie de la seconde génération d’auditeurs qui découvrit Alex Chilton au début des années 80. Certains vous diront qu’ils l’ont découvert grâce à R.E.M., d’autres grâce à The Replacements ou plus prosaïquement par l’entremise du premier album du collectif This Mortal Coil – il faut dire que l’interprétation d’Howard Devoto sur Holocaust colle au plafond les plus réfractaires. Je ne suis pas passé par ces filtres. Non, ma rencontre avec l’univers de Chilton se fit en deux temps. Tout d’abord avec la seconde chanson du premier album de Big Star, #1 Record, The Ballad of El Goodo. Dès les premières notes, je compris rapidement que j’écoutais une très grande chanson, écrite par un grand bonhomme. Elle déboulait après le Feel rageur de Chris Bell, déjà un hymne pop classieux. Mais cette chanson, véritable mélodie en arpège, confinait au sublime. La très belle voix limpide d’Alex Chilton est magnifiquement accompagnée par les harmonies vocales du groupe, et puis il y a cette guitare, à la fois calme et agitée, qui touche la quintessence même du rock en quelques accords, maintenant subtilement l’énergie du propos entre tension et simplicité. Fortement influencé par la bande à Roger McGuinn, il écrivit sans le savoir la plus belle chanson des Byrds sans les Byrds.

Ma seconde rencontre eut lieu deux ou trois ans plus tard, lorsque sortit Lost Decade, ce best of qui a les allures d’un véritable album et dont chaque morceau porte les stygmates d’un testament. L’album s’ouvre sur Bangkok, qui fait office dans la carrière de l’artiste américain de coeur de réacteur et de déchet nucléaire. Morceau honnis mais essentiel, pierre angulaire d’une vie artistique en dent de scie. Bangkok ou comment cracher en 2 min 02 sec un rock psychobilly, mot valise qui ne veut rien dire, la tête dans le cul, avec un son ramassé comme une tête d’oeuf, une morgue bien punk et une guitare à trancher les gorges la nuit ; un son que  les Cramps reprirent brillament à leur compte plus tard. Il ne fut donc pas étonnant de retrouver Alex Chilton à la production de leur premier album, Songs the Lord Taught Us. Lost Decade est un couperet, il s’avale avec des éclats de verre, agrémentés de quelques punaises, histoire de faire passer des vessies pour des lanternes. On est loin des rivages pop et mordorés de Big Star. Chilton a ici renvoyé le génie du son chatoyant à ses chères études. “Free again to do what I want again, free again to sing my songs again” chante-t-il plus loin, dans un sursaut Alt Country. Malgré lui, il se résume assez bien. Sa trop grande liberté artistique le poussa loin des chemins de la renommée.

Le 17 mars 2010, Alex Chilton nous quitta. Il laisse à ses fans le soin de bâtir sa renommée, de faire de lui un musicien culte, lui qui refusa cette étiquette tout le long de sa vie. Il fut un magicien, un gars capable en une chanson de transformer votre journée en quelque chose d’intense et de beau. Un jour, au début des années 80, Alex Chilton entra dans ma vie avec un crayon à la main, une poignée de chansons et vit le cadavre nu de sa carrière. De sa voix douce, il posa cette ultime question : qui est cet homme ?

[A écouter]

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