2022 : Infinie jusqu’à la fin

 

Le territoire se définissait soit de l’intérieur soit de l’extérieur – la frontière ou la soustraction. Il était à la fois géographique et culturel, dessiné conjointement par la nature et l’Histoire. Mais malgré les conventions communes, malgré la logique politique, il avait été impossible tout au long de sa première existence de cadenasser l’Europe, de la délimiter clairement et proprement. Ce qu’on appelait l’Union Européenne avait bien été une tentative de reconstruire un puzzle en cumulant les plus belles pièces, mais les citoyens avaient vite réalisé qu’on ne reconstitue pas une image en oubliant dans le fond de la boîte les coins abimés.

Aujourd’hui, il n’y a plus de « conventions communes » et encore moins de « logique politique » puisque les notions même de communauté et de peuple sont également des reliques de cette époque. Il n’y a plus d’hommes mais juste des territoires et on ne se pose plus de questions sur les frontières, sur le sens, sur la légitimité. Il est ironique de réaliser qu’il y a à peine 20 ans nos parents essayaient encore de tracer des lignes virtuelles parfois autour, parfois au travers de la Russie et de la Turquie et que cette action s’inscrivait pour eux dans une réelle nécessité politique. Ils ne réalisaient pas que les traits virtuels aux yeux des humains deviennent toujours réels entre les mains des robots, et qu’ils portaient en eux les racines de la tragédie à venir.

C’est en 2022 que les Ellegast ont pris le pouvoir et que la civilisation humaine est devenue ce vestige repoussé dans les zones climatiques les moins clémentes du monde. J’étais né suffisamment tôt pour appartenir à cet avant mais un peu trop tard pour en conserver de réels souvenirs. Les premières images qui se sont durablement imprimées dans mon cerveau sont celles de ces hommes abattus au pied du mur par une technologie qui les dépassait ; les premières odeurs qui ont à jamais irrigué ma mémoire sont celles du sang, des larmes et du métal fumant. Le mur a encerclé l’Europe et il n’y eut pas de négociations sur les « limites ». Quelques humains ont été conservés à l’intérieur et des familles ont ainsi été séparées. Ma grande sœur dit que nous avons un frère plus âgé qu’ils ont gardé à leur service, mais je ne sais pas trop si je dois la croire.

Parfois, la brume s’écarte sous le regard perçant de ceux qui souffrent et on peut alors au loin apercevoir les miradors de la forteresse. J’essaye d’imaginer ceux qu’il peut y avoir derrière ce mur sans fin, je me demande à quoi peut bien ressembler l’Europe maintenant. Nos parents reconnaitraient-ils encore leur maison, reconnaitraient-ils encore leurs amis restés de l’autre côté ?

Je mets le casque sur mes oreilles, une brise caresse mon visage et la chaleur se fait alors un peu moins étouffante. Europe Endless de Kraftwerk marque mes pas et je souris. Comment ont-ils pu y croire ?

Il existe deux sortes de forteresse : celles qui sont des prisons et celles qui sont des remparts à franchir ; mais aucune d’entre elles n’est salvatrice pour le monde. Si l’on n’aime pas les effets, il ne faut pas produire la cause. J’espère que cette fois nous aurons retenu la leçon.

[A écouter]


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